Air France Magazine
SEEN BEHIND THE SCENE
FIGURE RESPECTÉE DU REPORTAGE DOCUMENTAIRE, LA PHOTOGRAPHE AMÉRICAINE A EXERCÉ PENDANT 40 ANS SES TALENTS DE PORTRAITISTE SUR LES PLATEAUX DE TOURNAGE. SES IMAGES RÉVÈLENT NOS ICÔNES.
May 2013
Florence Colombani
Mary Ellen Mark

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Christina Ricci, Sleepy Hollow, de Tim Burton, 1999.

Deux photographes coexistent en Mary Ellen Mark. L'une s'est promenée dans les bidonvilles de Calcutta et les quartiers pauvres de Seattle, parmi les drogués du Soudan et les néonazis de l'Idaho. L'autre - même visage serein, même jolie coiffure nattée - hante les plateaux de cinéma côté Paris et côté Hollywood depuis les heures glorieuses de la nouvelle vague. Dans ces deux vies parallèles, la photographe américaine qui voit en Cartier-Bresson un maître absolu ne cherche qu'une chose: l'instant décisif qui transforme l'image en icône. Prenez cette photo du tournage de Missouri Breaks, ce délicieux western contemplatif signé Arthur Penn. Les deux monstres sacrés qui partagent l'affiche du film déambulent dans une prairie, Brando avec ce regard habité et ce visage grave qu'il a toujours quand on le saisit au naturel, Nicholson tout au contraire, mains dans les poches et sourire carnassier. Ce n'est pas seulement la vérité du moment que capte la photographe, mais celle d'un rapport de forces et de générations. Marlon - l'idole de la jeune garde, l'homme qui à lui seul a révolutionné le jeu des acteurs américains - a la stature et le corps lourd d'un bouddha; Jack, présence légère et rieuse, marquera son temps, bien sûr, mais sans prendre la dimension mythologique de son aîné.

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Catherine Deneuve, La sirène du Mississipi, de François Truffaut, 1969.

Parfois, c'est la beauté de l'image qui arrête, comme ces clichés du tournage de Sleepy Hollow, le conte gothique de Tim Burton, où le noir et blanc magnifie la beauté juvénile de Johnny Depp, et les jeux de miroir transforment la petite sorcière du film, Christina Ricci, en adorable poupée de porcelaine. C'est encore Deneuve au faîte de sa beauté, dans un manteau Saint Laurent d'un chic absolu, qui avance sur fond de neige sous la caméra d'un Truffaut que l'on sent éperdu d'admiration (La sirène du Mississippi). Mais si l'on revient toujours aux photos de Mary Ellen Mark, si ses clichés de tournage font à ce point partie de nos imaginaires, c'est toujours parce qu'elle semble nous montrer, en même temps que la beauté qui passe, la vérité de chacun. Ainsi, immortalisés sur le tournage d'Ombres et brouillard, Woody Allen et Mia Farrow, présences spectrales presque dos à dos, ont-ils jamais révélé davantage quelles seraient leurs déchirures à venir? De quoi se demander s'il ne sommeille pas, en Mary Ellen Mark, une troisième personnalité, celle de cinéaste à la John Cassavetes qui saisit, au vol, l'énigme que recèlent les êtres.

TEXTE Florence Colombani

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Federico Fellini et Mary Ellen Mark, coulisses du tournage de Satyricon, de Federico Fellini, 1969.
Federico Fellini and Mary Ellen Mark, on the set of Fellini's Satyricon, 1969.

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Katharine Hepburn et Billy Williams, On Golden Pond, de Mark Rydell, 1981.


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Marlon Brando et Jack Nicholson, The Missouri Breaks, d'Arthur Penn, 1976.
 
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Sean Penn, Bad Boys, de Rick Rosenthal, 1983.
 
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Woody Allen et Mia Farrow, Shadows and Fog, de Woody Allen, 1991.
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Johnny Depp, Sleepy Hollow, de Tim Burton, 1999.

Portraying the icon - Mary Ellen Mark is a multifaceted photographer. There's the documentary reporter who explored the slums of Calcutta and the poor neighborhoods of Seattle, the drug addicts in Sudan and the neo-Nazis in Idaho. And there's the portraitist who has been at home on film sets from Paris to Hollywood since the glory days of the Nouvelle Vague. For both, however, this photographer who claims Cartier-Bresson as her ultimate master also sought the same thing: that decisive moment that transforms an image into an icon - for example, the photo on the set of Arthur Penn's Missouri Breaks (1976): two stars are strolling through a field, Brando with the serious expression he always had when captured unaware; Nicholson, sporting a toothy grin, his hands stuffed in his pockets. The photographer did not just capture the essence of a particular moment; she managed to illustrate the inevitable shift in power and generations. Marlon - the idol of the young garde, the man who single-handedly revolutionized American acting - has the stature and heaviness of a Buddha; Jack, looking cheerful and lighthearted, would make his mark, of course, but without achieving the mythical scale of his elder. Sometimes it is the sheer beauty of the image that catches the eye, like the shots from Sleepy Hollow, Tim Burton's gothic tale. The black-and-white technique intensifies Johnny Depp's youthful beauty, and the play of mirrors transforms the film's sorceress, Christina Ricci, into an adorable porcelain doll. There's the sublime Deneuve walking through the snow in her Saint Laurent coat filmed by a helplessly smitten Truffaut (Mississippi Mermaid). Mark's photos are still so relevant because they seem to reveal an inner truth. The spectral images of Woody Allen and Mia Farrow, captured nearly back-to-back on the set of Shadows and Fog, may be the clearest harbinger of the acrimonious split in their future. One wonders if Mark has yet a third personality, with an uncanny Cassavetes-like ability to bring to light the enigma hidden within us all.

SEEN BEHIND THE SCENE / FORTY YEARS OF PHOTOGRAPHING ON SET Mary Ellen Mark, éd. Phaidon.
101N-017-008
Dustin Hoffman, Marathon Man, de John Schlesinger, 1976.


END