CAHIERS DU CINEMA
Les fantômes et la liberté
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June 2011
Jean -Claude Carriere

Le Festival de La Rochelle rend hommage à Jean-Claude Carrière à travers une rétrospective et une exposition de précieux documents. L'occasion d'une rencontre trop longtemps différée avec les Cahiers.

Entretien avec Jean-Claude Carrière


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San José Purua, 1971. Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière photographies par Mary Ellen Mark pendant l'écriture du Charme discret de la bourgeoisie.

Il a plus de scénarios que s'il avait mille ans. Et il les partage généreusement, sans nostalgie, avec la modestie de ceux qui ont choisi, en suivant la voie de l'écriture de film, de miser sur la fugacité et l'effacement. Car l'indispensable objet de transition qu'est le texte, nécessairement périssable et difficilement lisible, ne saurait en aucun cas être une fin en soi au cinéma. Si le scénario place son auteur en première ligne du processus créatif, il le protège d'une exposition à laquelle les cinéastes sont soumis. Par exception, les tête-à-tête de Jean-Claude Carrière avec certains des plus grands réalisateurs font partie de la légende. Ils constituent un ensemble de collaborations impressionnant, qui témoigne à la fois d'une fidélité, d'un éclectisme sans tabous et d'un sens confondant du discernement.

Le big bang scénaristique de Jean-Claude Carrière date de son arrivée dans la galaxie Tati, en 1958, lorsque le romancier de 27 ans est adoubé par le maître pour novéliser deux de ses films. La rencontre décisive est alors celle avec Pierre Etaix, doté comme lui d'un fameux coup de crayon. S'ensuivent quatre courts (dont l'oscarisé Heureux anniversaire en 1962) et quatre longs - Le Soupirant (1962), Yoyo (1965), Tant qu'on a la santé (1966) et Le Grand Amour (1969) - qui vont défricher la voie d'un burlesque à la française. Parallèlement se développe une collaboration avec Luis Buñuel dont il va co-écrire les six derniers films - du Journal d'une femme de chambre (1964) à Cet obscur objet du désir (1977) - et l'épatante autobiographie Mon dernier soupir. D'autres noms vont s'ajouter au fil des ans Milos Forman, Volker Schlöndorff Louis Malle, Jacques Deray, JeanPaul Rappeneau. Peter Brook, surtout, avec lequel Carrière exerce depuis trente ans sa passion du théâtre. Parmi les associations plus ponctuelles et moins attendues, quelques passants considérables :Jean-Luc Godard (Sauve qui peut (la vie), 1980 et Passion, 1982) ou, plus récemment, Jonathan Glazer (le culte Birth, 2004) et Michael Haneke (Le Ruban blanc, 2009). Les autres sparring partners ont pour noms Oshima, Ferreri, Wajda, Saura, Kaufman ou Fleischman.

Cet été le voit intervenir sur plusieurs fronts. A La Rochelle, d'abord, dont il est l'invité d'honneur avec une programmation de vingt films et une première grande exposition initiée par Prune Engler et Sylvie Pras avec photos, dessins, manuscrits et objets choisis. En DVD, avec la belle réédition chez Carlotta du saisissant Taking Off de Milos Forman (1971). Chez les libraires où Le Réveil de Buñuel, édité chez Odile Jacob, prend acte d'un fantasme surréaliste de « se relever de tous les morts tous les dix ans » et propose une brillante prosopopée du maître. Les projets cinématographiques continuent, quant à eux, à se bousculer. On parle toujours d'un film conçu avec le dalaï-lama. La collaboration avec Pierre Etaix, après la victoire juridique qui a permis l'affranchissement de leurs films, reprend de plus belle.

Nous avons été témoins de cette effervescence. Conviés à passer quelques heures dans sa maison de Pigalle, nous y sommes restés deux jours, entre le Macintosh toujours allumé et les documents que Jean-Claude Carrière, dans son infinie patience et sa réelle sollicitude, nous a laissés libres de consulter. A une question sur son travail actuel avec Pierre Etaix, il répond en tapant un numéro sur son portable. Deux heures plus tard arrive le « terrestre extra», aimable et élégant. Dialogue imprévu entre le scénariste et son cinéaste. En réponse à une autre question sur les projets avortés, Carrière ouvre une pleine armoire. Oui, il existe, entre autres, des Buñuel non tournés, des Etaix demeurés virtuels... Nous choisirons deux projets inédits et très aboutis - dont ce qui aurait dû être le dernier Buñuel - qui permettent, mieux que beaucoup d'autres, de comprendre la précision, l'humour et l'originalité de Jean-Claude Carrière. Et d'essayer de percer les mystères d'une écriture scénaristique dont la part d'ombre, à ses yeux délectable, demeure » une condition de liberté».

FIN