ELLE FRANCE
TIM ROBBINS : MARGINAL, REBELLE ET... PAPA POULE
Son film « Rien à perdre » sort cette semaine.
Novembre 1997
Par Louise Finlay

II a son franc‑parler. II refuse tout compromis. Pas facile à Hollywood ! Mais Tim Robbins et sa compagne Susan Sarandon sont des cas. Ils organisent leurs plannings de tournage comme des maniaques... Leur obsession : s'occuper le plus possible de leurs trois enfants.
Par Louise Finlay


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Grand nonchalant et non‑conformiste. Le succès ne lui tourne pas la tête : Tim a le sens des réalités.

Lorsque Tim Robbins se lève de son canapé pour vous accueillir, vous ne pouvez qu'être impressionnée. Non seulement il mesure près de deux mètres, mais la main qu'il tend pour serrer la vôtre est énorme. Vétu d'un costume noir strict et d'une chemise blanche impeccable, il affiche une élégance classique. Seules ses chaussettes ringardes, imprimées de personnages de bandes dessinées, rappellent sa volonté de se maintenir sur la liste annuelle des acteurs les plus mal fagotés de Hollywood. Tim Robbins est un farceur qui cultive le mauvais goût, plus par humour que par souci de se démarquer. Si ses fameuses joues paraissent moms rondes qu'à l'écran, si ses cheveux jadis blonds grisonnent, Rob­bins fait néanmoins penser à un gamin qui n'aurait jamais grandi. Or, à 38 ans, il appartient à la catégorie poids lourds du cinéma américain d'auteur. Acteur fétiche de Robert Altman (« The Player », « Short Cuts » et « Prét‑à‑Porter »), Tim a aussi écrit et réalisé « Bob Roberts » et « La Dernière Marche ». Ce dernier a valu à Susan Sarandon, la femme de sa vie, l'oscar de la meilleure actrice, en 1996. Il allume un cigare (j’ai récemment arrêté la cigarette », dit‑il en s'excusant).

Si Tim Robbins a fait l'aller‑retour New York‑Paris, durant le weekend, pour assurer la promotion de son dernier film, « Rien à perdre » de Steve Oedekerk, une comédie sur fond d'amitié entre un homme d'affaires blanc (Robbins) et un criminel noir (Martin Lawrence), ce n'est pas par masochisme. Susan Sarandon, sa compagne, tourne actuellement et le couple, qui s'est rencontré sur le plateau de « Duo à trois », en 1987, refuse de laisser leurs fils, Miles (5 ans) et Jack Henry (8 ans), mais aussi Eva (12 ans), la fille de Susan et du réalisateur italien Franco Amurri, entre les mains d'une nounou. Résultat : ils alternent les tournages et, s'ils doivent travailler pendant les vacances scolaires, les enfants les accompagnent. De 17 h a 21 h, ils refusent même de répondre au téléphone. « Family time !» Si cette volonté a déjà coûté plusieurs rôles à Susan, l'un notamment dans « Portrait de femme », le dernier film de Jane Campion, Tim vient de refuser une production à Hawaii (» Douze semaines de plateau, trop long ») et même un gros cachet pour un film à effets spéciaux à Londres (« Trop loin »). Néanmoins, il ne regrette rien. Son meilleur rôle, on le devine, est celui de père. Il ne comprend d'ailleurs pas comment certains acteurs peuvent enchaîner film après film et ainsi se couper de leur progéniture. « Pour ces gens‑là, les enfants sont de simples trophées », dit‑il. Si la petite Eva a persuadé ses parents de lui donner un rôle dans « La Dernière Marche », il ne tient pas à ce que le cinéma devienne une tradition familiale. « Mes enfants auront peut‑être envie d'être acteurs, mais dans ce cas ils se débrouilleront. Je ne me servirai pas de ma position pour leur faciliter la tâche », déclare‑t‑il d'un ton radical. Malgré son succès, Tim a gardé la tête froide, le sens des réalités. Trés réservé sur sa vie privée, il refuse d'évoquer ses dix ans de vie commune avec Sarandon, mais confesse volontiers qu'il est heureux. Le secret de son bonheur ? « Si je le savais,je ne vous le dirais surtout pas ! », déclare‑t‑il en riant. Et lorsque vous lui demandez pourquoi il n'est pas marié, il vous répond qu'il est à 100 % pour le mariage des autres ! S'il accepte de parler de la différence d'âge entre Susan, 50 ans, et lui ‑ douze années les séparent ‑ c'est pour souligner son indignation face au sexisme dont sont victimes les actrices. « Lorsqu'une comédienne arrive à un certain âge, on l'abandonne, explique‑t‑il. Je crois que Susan est une exception à la règle car elle s'est toujours battue contre cela. » Pour ce qui est de sa carrière, Tim Robbins ne se fait pas davantage d'illusions. Il sait que seuls les dix acteurs les plus en vue ont l'embarras du choix. Sa réputation de grande gueule, il est vrai, n'arrange pas les choses. Ses agents vous diront même que gérer son image est un cauchemar. Et pour cause : il dit ce qu'il pense. D'apparence nonchalante, Robbins est en fait un rebelle qui affecte le franc‑parler. A la sortie de « Forrest Gump », il a comparé le film à un hot dog : « C'est bon à manger mais, après, vous avez des lourdeurs d'estomac. » Des propos que l'industrie hollywoodienne a, elle aussi, eu du mal à digérer. Qu'importe, M. Robbins n'a jamais entretenu que des rapports difficiles avec son milieu. Accro à la scène punk dès son arrivée à Los Angeles, il se lance dans le cinéma avec la ferme intention de refuser tout compromis. « Lors de mes premières auditions, les directeurs de casting appelaient mon agent pour lui demander quel était mon problème. D'ailleurs, si on ne me proposait que des rôles de terroristes ou de tueurs en série, ce n'était pas par hasard ! » Catalogué militant et gauchiste, Tim n'a pas davantage l'habitude de cacher ses convictions politiques. A 10 ans déjà, ce fils de chanteur folk, élevé à Greenwich Village dans les années 60, protestait contre la guerre du Vietnam, avec ses deux soeurs et son frère. Aujourd'hui, il lutte avec Susan contre l'injustice, pour l'environnement ou pour le droit à l'avortement. En 93, lors de la remise des oscars, il détourne le cours de la cérémonie pour évoquer le sort des Haitiens séropositifs parqués dans un camp par le gouvernement américain. Un esclandre qui, même si les listes noires des années McCarthy n'existent plus, lui a valu quelques ennemis auprès de l'administration Clinton et a failli mettre sa carrière en péril. Depuis, le fisc ne cesse de chercher une anomalie dans ses comptes, tandis que certains grands patrons de studios avouent préférer se tirer une balle dans la tête plutôt que l'engager. Marginalisé, il persiste et signe néanmoins. « Garder le silence, c'est se rendre coupable. Pis, être complice. Et tant pis si on ne se fait pas que des copains », confesse‑t‑il avec un petit sourire. Son cercle d'amis, des fidèles, lui suffit. On y compte Julia Roberts, Lyle Lovett, l'écrivain Gore Vidal et Robert Altman, qui est aussi le parrain du jeune Miles. Quand il ne s'occupe pas de sa troupe de théâtre, The Actors' Gang, basée en Californie, ou de sa maison de production, Tim s'adonne à sa passion : le hockey sur glace, qu'il pratique depuis l'âge de 15 ans. Longtemps, il s'est demandé s'il avait fait le bon choix entre le sport et le cinéma. Qu'il se rassure, on attend déjà avec impatience « Cradlewell Rock », ce film dont il attaquera le tournage en avril prochain. Le sujet de ce long métrage : la liberté d'expression. A l'évidence, Tim Robbins n'a pas l'intention de se taire !

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