LIBERATION
MARY ELLEN MARK, SI LION DE LA MOD
APRIL 1995
JEROME CHARYN
PHOTOGRAPHY- MARRY ELLEN MARK

L 'interet manifesté par l'appareil photo pour la pauvreté reflète l'histoire de l'engagement de la société; il n'est donc pas étonnant que la photographie d'aujourd'hui montre des signes de désintérêt», écrit la critique Vicki Goldberg dans un article intitulé avec justesse « Regard sur les pauvres dans un cadre doré »0)• Goldberg pane de la « lassitude de la compassion » que les spectateurs semblent éprouver aux expositions photo ‑ une réticence à affronter trop de noirceur sur un mur. Pourtant, une exposition actuellement présentée au musée de la Ville de New York juxtapose Jacob Riis, le tout premier photographe du courant de la «réforme sociale», avec cinq photographes contemporains: Martine Barrat, Fred R. Conrad, Mary Ellen Mark, Margaret Morton et Jeffrey Henson Scales, qui examinent la pauvreté et le phénomène des homeless à New York. Riis uvrait à une époque où la photographie avaitune extraordinaire valeur‑choc. Lorsque, au tournant du siècle, il projetait ses photos en spectacles de « lanterne magique » dans des salles de conférences de Manhattan, on voyait les spectateurs gémir, frissonner, s'évanouir, et interpeller certains clichés. C'était un public captif de bons bourgeois des quartiers aisés de New York, qui n'avaient jamais approché la « puanteur» de la pauvreté.

Riis partageait largement leurs valeurs. « Toute la beauté de pouvoir regarder ces lieux sans avoir à y être soi‑même», écnivite il da ns Comment vit l'autre moitié, son reportage hotographique sur la misère à New York, «est que l'excursionniste se voit épargner les bruits vulgaires, les ocleurs infâmes et les répugnants spectacles attachés à l'observation personnelle. » Si Riis avait un penchant pour le voyeunisme, on peut aisément lui pardonner. Ses photographies ont une puissance brute, sans concession, qui est bien éloignée de sa prose collet monté et sentimentale: le photographe était beaucoup plus moderne que l'homme luimème. Riis ne faisait jamais poser ses sujets; il surgissait simplement devant eux et les photographiait avec son appareil 4"x5" et sa «lampepistolet». Inventée en 1887, la photographie au flash allait permettre à Riis de prendre des vues dans les intérieurs obscurs de taudis il faisait s'embraser de la poudre de magnésium dans un poéle à frire et pouvait photographier à volonté. Riis se fichait de la composition ou de l'art; ses photos ont une spontanéité qui nous aspire en elles et nous force à affronter la douleur. Fred R. Conrad a essayé de marche i dans les pas de Riis. «J'ai décidé d'utiliser le mme type d'appareil que celui employé par Riis il y a cent ans. Je voulais recréer la méme sensation que Riis avait produit avec son 4" x 5".» A une différence près toutefois: «Alors que j'ai utilisé un matériel dépassé pour ralentir le processus photographique et pour donner à mes sujets le temps de raconter leur histoire, Riis ‑ dans beaucoup de ses photographies au flash ‑ avait opté pour la méthode de l'embuscade, prenant ses sujets au dépourvu et créant ainsi des portraits anonymes de pauvres.» Mary Ellen Mark, elle, a visité des abris pour homeless du South Bronx et s'est concentrée sur les enfants qui y vivent. « Soixante pour cent des sans‑logis en Amérique sont des enfants, et j'ai été attirée par eux. E...] A travers eux, je perçois clairement l'anxiété et la précarité. us ne se sentent jamais en sécurité. Leurs jouets et leurs vétements sont emballés dans des cartons qui se perdent ou ne sont jamais ouverts.

En 1993, HELP (Housing Enterprise for the Less Privileged), une organisation caritative qui offre des alternatives aux formules d'aide municipale ‑ l'asile de nuit ou l'abri d'urgence ‑, demanda à Mary Ellen Mark de photographier les résidents de deux de leurs établissements, des habitations à faible densité constituées d'appartements individuels, à l'opposé des énormes baraquements habituellement en usage. «Je photographie beaucoup les enfants», me dit Mary Ellen Mark dans son studio de SoHo. « Leur vivacité et leur sensibilité brute m'ont toujours fascinée. » Elle a passé tout l'été avec les enfants de ces shelters modèles du Bronx, et est restée avec eux jusqu'à la fête de Hallowe'en (le 31 octobre). «J'avais cette intuition que Halloween serait un moment incroyable, qui ferait jaillir les fantasmes des gens [...J et ce fut le cas.» Dans l'un des portraits, la petite Diamond Settles est assise sur le rebord d'une baignoire, posant en petite sirène sous la perruque de sa mère. Elle porte un soutien‑gorge qui ressembie a une pièce d'équipement amphibie, des boucles cI'oreilles en anneau, une queue de poisson satinée et une paire de tennis. Il y a deux serpihières à ses pieds, créatures hybrides entre le poulpe et la chevelure de sirène. Toutes sortes d'oh jets usuels sont éparpillés à la ronde: du papier hygiénique, des épingles et brosses à cheveux, un exemplaire du Reader's Digest, du lait de toilette pour bébés, comme la faune d'un monde sous‑marin. Et la petite sirène dans tout ça? Costumée, les mains sagement jointes sur les genoux, Diamond Settles sembie totalement incongrue, une petite déesse perdue de Halloween. Puis il y a Edgardo Figueroa, un garcon au crane mi‑chauve, mi‑rasé, le front constellé d'acnée, qui fixe l'objectif de ses yeux sombres ‑féroce, triste et vulnérable, avec toute la sagesse d'un homme‑enfant qui sait que le monde n'est pas fait pour lui. Mary Ellen Mark s'est penchée sur la misère et la déchéance pendant toute sa carriere. Elle a photographié des morts et des mourants à la Mission de la charité de Mère Teresa à Calcutta; des prostituées à Bombay; des enfants de la rue à Seattle; des patientes d'un service psychiatrique pour femmes; des nains et des filles‑caoutchouc aux yeux peints dans un cirque indien, des sniffeurs de colle à Khartoum; une famille sans domicile vivant dans une volture déglinguée. Mark ne pratique pas la photographie subreptice; elle a garde le contact avec beaucoup de ses anciens «modèles». Des gosses abandonnés de Seattle continuent à l'appeler; la famillè à l'auto a trouvé un logement en Californie; plusieurs des jeunes hommes qu'elle a photographiés dans le Bronx sont maintenant coursiers à Manhattan et elle en croise souvent dans la rue, qui fenclent l'air sur leur machines. Mark n'est pas une réformatrice, comme Jacob Riis. Elle n'a pas de lanterne magique, ni de leçons à donner. Elle est simplement une voyageuse de notre temps qui a enregistré sur pellicule la face blêssante du monde; ses putains de Bombay ne demandent jamais grace devant l'objectif; la photographe n'a pas altéré leur mystère. «La nuit dernière, un client m'a payé cent roupies pour passer toute la nuit», dit une magnifique prostituée à Mary Ellen Mark. «Je ne voudrais pas me marier avec un pigeon pareil.» Dans une époque dominée par la photo de mode, Mark a eu du mal à financer ses projets. « Il faut se bagarrer sans cesse.» Son esprit la ramène à nouveau vers le Bronx. «Ces gosses étaient formidables. C'était comme une saga familiaie... Si je pouvais passer tout mori temps à travailler sur des projets de ce genre, je serais une photographe heureuse. » 

219J-710-004
(1) Looking at the Poor in a Gilded Frame, New York Times, 9/4/95.

219J-630-003
(2) Le format 4x5 inches, appelé parfois 10x 12,5 en français, est encore utilisé de nos jours par certains professionnels, malgré sa difficulté de maniement.

TRADUIT PAR CECILE BLOC-RODOT

END