MAX

Les Dessous De Van Damme

C'était l'étalon batailleur de «Timecop » et de « Double Impact ». On le pronostiquait fils spirituel d'Arnold. La cocaïne, les scénarios indigents et les femmes ont mis KO le monsieur Muscles de Bruxelles. Aujourd'hui, Jean-Claude Van Damme veut redevenir superstar et réussir son prochain divorce. Rencontre avec un héros pop à la dérive.

December 1998
By Peter Wilkinson
Photos by Mary Ellen Mark


221K-014-003

Tchic-tchic, tchic-tchic. Avec ma carte de visite entre le pouce et l'index, Jean-Claude Van Damme fait un petit bruit sec dans l'air. Dimanche, 2 heures du matin, sous la pleine lune. On traîne dans l'entrée de sa maison californienne de San Fernando Valley en essayant de digérer un filet mignon arrosé d'un vin rouge italien tout à fait acceptable. L'air sent l'été et la montagne. « Quel coupeur c'était! s'exclame Van Danmie avec mélancolie en se rappelant l'un de ses amis. Ilfaisait de ces rails, des autoroutes. Il disait: "OK, qu'est-ce que tu veux aujourd'hui?" Et moi je répondais: "Fais-moi Los Angeles-Mexico Tijuana et sur deux voies!" » Il rit. Car maintenant, il peut en rire. On évoque les mauvais jours, les jours des lignes de coke, des weekends pourris et des noires déprimes : «J'étais dingue, se souvient-il, je prenais dix grammes par jour ».

Incroyable! Voilà la star indestructible de Timecop, Universal Soldier et Hard Target, l'acteur en passe de devenir il y a peu l'un des héros de films d'action les mieux payés, qui me donne des nouvelles du front de la coke. Des seconds rôles comme Robert Downey Jr. et Christian Slater ont répandu récemment ces histoires au point qu'elles sont devenues un peu rasoir. Une désintégration publique suivie d'une résurrection tout aussi publique. Pour un acteur d'action, c'est différent. Sa célébrité repose autant sur sa force absolue et sa probité que sur le choix de l'huile dont il enduit ses biceps. L'enjeu est beaucoup plus grand. Le pardon plus hasardeux et plus long. Son public n'aime pas être embrouillé.

Pendant trois ans, Van Damme sniffe, augmentant le rythme après la naissance de son troisième enfant, Nicholas, en 1995. « Je l'ai fait pour la jouissance, explique-t-il, pour le sexe. Toujours plus. » Après, comme souvent, il en a pris sans raison, chaque jour. Et il s'est mis à écrire : des scripts, des vers, des souvenirs de son enfance instable en Belgique. Il manque l'entraînement, perd du poids. Les fameux biceps Van Damme se mettent à fondre. « Je me suis fait un mal terrible, à moi-même, au corps que j'avais modelé ». Les questions que l'on se pose à Hollywood: J.-C. est-il dans un hôtel quelque part, en train de se faire une ligne sur le bord d'une table? Dépense-til tout son fric? Est-il mort? «Pas le premier jour, mais le deuxième, le troisième, tu te réveilles le matin, stupide, paranoïaque, explique Van Damme. Tu es en train de tout perdre : ton meilleur ami, ta femme, ta famille, ton boulot. Tu vas jusqu'à te perdre toimême, cette personne merveilleuse qui peut être merveilleuse pour les autres. Et merde à ça, mec! Merde à la coke!» Endormis dans la maison, il y a les principaux supports du système Van Damme : ses parents dévoués, Eugène et Eliana Van Varenberg en visite chez leur fiston, sa troisiè me femme Gladys Portugues, et les deux enfants qu'il a eus avec elle, Kristopher, il ans et Bianca, 8 ans. L'acteur a trouvé refuge ici après une rupture désastreuse avec sa quatrième femme, Darcy LaPier. Située dans un cul-de-sac de la banlieue chic à Chatsworth, Chez Van Damme (sic) est une demeure plutôt simple comparée à celles des stars de cinéma qui émaillent la vallée. Dans un bâtiment séparé, près de la piscine, on trouve une salle de sport couverte d'emblèmes historiques de la vedette : portraits de Van Damme en petit garçon coincé avec des grosses lunettes, instantanés de Van Damme aujourd'hui âgé de 37 ans en jeune bodybuilder et karatéka, image sexy de Gladys Portugues dans un minuscule maillot de bain blanc prise il y a dix ans quand elle était au top de sa carrière de culturiste. Des affiches de films tournés par l'acteur pendent près de deux machines de jeux vidéo. Une salle de sport qui ressemble autant à la salle de jeu d'un gosse qu'au bureau d'une star. Bientôt, Van Damme traversera à grands pas la pelouse qui sépare l'entrée de la maison du gymnase. Il réglera l'air conditionné à 16 degrés. Il mettra du Beethoven sur son lecteur de CD et s'allongera sur un canapé pour dormir tout seul comme il fait de temps en temps, sa famille ayant du mal à supporter une température si basse à la maison. Il ne s'assoupira pas longtemps. Quatre heures, peut-être cinq, il n'a pas besoin de beaucoup plus. Le téléphone sonnera peut-être. « Si l'un de mes amis appelle pour dire: "Jean-Claude,je vais me faire une ligne", je prendrai tout de suite ma voiture pour essayer de l'en empêcher. Je ne pourrai pas me retenir.

- Tu dois être en manque de temps en temps, je lui demande.

- Non, je te le dirais. Pas du tout. Si je te prépare une ligne tout de suite, tu vas la prendre?

- Non, mais j'en aurai probablement envie.

- Pas moi. Si tu y penses, c'est que tu n'as pas décroché. »

Au début des années 90, les succès de Double Impact (1991), Universal Soldier (1992) et Timecop (1993) génèrent 150 millions de dollars. Van Damme pénètre alors dans le club fermé des Stallone, Schwarzenegger et Seagal. Une incroyable réussite pour l'homme qui, quelques années auparavant, débarquait à Los Angeles auréolé de quelques succès de karaté et de kick-boxing en Belgique, armé de 3 000 dollars seulement et de quelques bribes d'anglais. Pendant cinq ans, il livre des pizzas, nettoie des moquettes, conduit des voitures de maître, distribue des magazines et espère en vain. Il lui arrive même de dormir dans une voiture de location et de prendre sa douche dans un gymnase. Une fois par semaine, il appelle ses parents, découragé : « Je vais y arriver, leur dit-il pourtant, je vais bientôt décrocher un rendez-vous.»

Quand survient enfin le miracle de tout mythe hollywoodien : Van Damme rencontre le célèbre producteur de films d'action Menahem Golan, un soir de 1986, devant un restaurant de Beverly Hills. Il bondit en une microseconde, effectue une volte à 360 degrés et balance un kick à quelques centimètres de l'auguste crâne cinématographique. Impressionné, Golan engage Van Damme dans le film culte des arts martiaux, le fameux Bloodsport. La production coûte 1,5 million de dollars. Elle en rapporte 35 millions.

Un acteur d'action, un homme capable d'attirer régulièrement les teenagers et les femmes sur son nom dans le monde entier, on ne voit ça qu'une fois par décennie. Van Damme incarne un archétype nouveau, doté de sensibilité. Il prend des tonnes de coups et semble plus vulnérable qu'Arnold (Schwarzenegger), plus cultivé que Sly (Stallone) et plus abordable que Steven (Seagal). Et en plus de son kick magique, Van Damme séduit presque toujours à moitié nu. On parle de ses fesses larges et musclées. Il n'hésite d'ailleurs jamais à les montrer.

Ses films sont toujours fabriqués sur le même moule. Ancien membre de commandos, il tombe des années plus tard sur un adversaire retors, se traîne plein de sang et de poussière jusqu'à la deuxième bobine, puis prend sa revanche accompagné d'une jolie actrice de série B en minijupe. Comme le dit l'acteur Chris Rock, un film d'action ne peut exister sans une bagarre paroxystique dans un entrepôt. Van Damme a breveté les siennes. A l'étranger, ses films font un malheur. « On y gagne cinq à sept fois plus d'argent qu'aux Etats-Unis », indique Mark Damon dont la société a distribué tous les films de Van Damme à l'extérieur. Le Monsieur Muscles de Bruxelles (The Muscles from Brussels, jeu de mots intraduisible sur les muscles et les moules) devient célèbre et demande 6 millions de dollars pour tourner. Cependant un problème persiste: son anglais. Bien qu'il ait fait des progrès, il le parle encore comme quelqu'un qui conduirait du mauvais côté de la route. De temps en temps, il atteint même le comique involontaire. Ses fans l'admirent et attendent le prochain combat où il vaincra cinq voyous à catogan. Mais ils espèrent ardemment être un jour capables de déchiffrer chaque mot de ses répliques, pourtant courtes.

 Pourtant, de petits signaux d'alarme se déclenchent. Une première plainte est déposée contre lui: il est accusé d'avoir sévèrement blessé un partenaire sur le tournage de Cyborg en 1988 pendant un combat. Une autre suit : une jeune femme lui reproche de l'avoir obligée à jouer les Monica Lewinsky dans une chambre d'hôtel. L'homme blessé se voit attribuer un dédommagement de 487 000 dollars. La seconde affaire se règle à l'amiable. Des histoires classiques dans les milieux hollywoodiens. Après Timecop en 1993, Van Damme tourne deux films moyens : Sudden Death et Maximum Risk. Ses débuts trop amateurs de metteur en scène font un flop avec The Quest. Le public commence-t-il à se fatiguer? Van Damme est-il à court d'idées? Ou simplement las? Après tout, il ne s'est guère reposé : depuis 1986, il a tourné dixneuf films en douze ans.

Alors que sa cote commence à faiblir, Van Damme fait savoir qu'il commence à trouver le genre un peu répétitif. Il est conscient que ses fans habituels paieront toujours pour voir chacun de ses kicks et de ses coups. Mais comme tous les acteurs de films d'action, il rêve de passer à des rôles dramatiques ou romantiques pour capter un nouvel auditoire tout en conservant l'ancien. Beaucoup plus drôle dans la vie que sur l'écran, il pense à tourner une comédie. « Son charme ne parvient pas à s'inscrire sur la pellicule, remarque un producteur qui connaît l'acteur depuis des années. Il est plus raide au cinéma que dans la réalité. Je ne crois pas qu'il soit assez décontracté pour devenir un acteur à part entière, en tout cas aux Etats-Unis. » Pendant ce temps, le profil du héros de films d'action est en train de changer radicalement. Plus de corps surgonflés. Nicolas Cage dans Les ailes de l'enfer et Keanu Reeves dans Speed sont là pour le prouver.

 Alors qu'il réfléchit à son avenir, Van Damme vit bien. Il loue 12000 dollars par mois une maison dans Mandeville Canyon en Californie et entretient une superbe demeure à Monaco. Il s'occupe de ses parents et rend visite à sa famille en Europe aussi régulièrement que possible (notamment à sa soeur Véronique qui tient un salon de coiffure à Bruxelles). Il les invite en avion privé sur les tournages. « Jean-Claude est très famille », remarque sa mère, une femme robus

te pleine de vitalité, fleuriste à la retraite. Depuis son arrivée aux Etats-Unis en 1988, Van Damme s'efforce de se prouver à lui-même qu'il peut devenir superstar et à ses parents qu'il a eu raison d'abandonner sa salle de sport en Belgique.

Au fil du temps, il se marie souvent mais ça ne dure pas longtemps. Dans ses films, il se bat aux côtés d'une fille sexy et la sauve. Dans la vie, c'est autre chose. Il rencontre une femme, l'épouse, se dispute avec elle et la perd. Il divorce de sa première femme Maria Rodriguez en 1984. Deux ans plus tard, nouveau divorce. Il se sépare de Cynthia Derdenan après seulement sept mois de vie commune. Puis il convole très vite avec Gladys Portugues, auteur de livres sur le body-building. Gladys a connu l'acteur au début de sa gloire. Tous deux bronzés et musclés, les Van Damme font vite partie du gratin hollywoodien. Elle quitte le monde du body-building pour devenir maman et symbolise pour lui une sorte de havre. « Elle était douce.., et forte, une femme avec des cojones », m'explique-t-il. Mais en 1992, il se rend à Hongkong. Et c'est là que Darcy LaPier apparaît. Née à Portland dans l'Oregon, cette apprentie actrice, ancien mannequin, est une fan de chirurgie plastique. A l'époque, elle est mariée. Leur histoire commence d'une manière classique. Logée au Regent, comme lui, elle lui téléphone et l'invite dans sa suite. Musique et champagne. « JeanClaude, murmure-t-elle, fais-moi l'amour. » Plus tard, Van Damme dira: « J'ai mangé quelque chose mais ce n'était pas de la nourriture. Tu vois ce que je veux dire? »

Van Damme et Gladys Portugues divorcent. On est en 1993, l'année de Hard Target, la décevante collaboration avec John Woo. Selon les standards d'Hollywood, la rupture est plutôt civilisée. Malgré l'absence de contrat de mariage, les arrangements financiers se règlent sans passer devant la justice. Gladys Portugues part avec 250 000 dollars en liquide, 5 000 dollars par mois de pension alimentaire pendant trois ans, 10000 dollars mensuels pour les enfants, Kristopher et Bianca, un appartement à Santa Monica, un 4/4 Toyota et la moitié des droits d'exploitation de la Screen Actors Guild pour huit des films de Van Damme, y compris Double Impact et Universal Soldier. Jean-Claude, lui, a le droit de garder son brûleur d'encens et ses tapis de Birmanie.

Célébrée en 1994 en Thaïlande au cours d'une cérémonie bouddhiste avec chants monacaux, l'union avec Darcy LaPier verse tout de suite dans le spectaculaire. Van Damme lui offre des vêtements et des bijoux onéreux, parmi lesquels un saphir de 88 000 dollars, et toute une armée de domestiques. De son côté, elle dépense des fortunes en massages, thérapies, etc. Rien qu'en soins de manucure, de pédicure, masques de toutes sortes et autres dépenses esthétiques, Darcy est capable de claquer 2000 dollars par mois, le montant exact de sa note de téléphone.

La richesse et le confort n'apportent cependant pas le bonheur. A Bali, Van Damme affirme que Darcy l'a attaqué à coups de table. A Sun Valley, il y a trois ans, elle appelle la police après une bagarre conjugale. Pas de poursuites. En août dernier, c'est le commissariat de Santa Monica qui est alerté après une nouvelle bagarre. Cette fois-ci, une plainte est enregistrée... émise par Van Damme. « Enfant, c'était un garçon manqué, déclare-t-il au sujet de sa femme. Elle cherchait la figure du père, un mec stable. » C'est pas le genre de la maison: « Si elle élève la voix, j'en fais autant, je suis comme ça ». Quelques mois après leur mariage et de nouveau en 1996, Darcy remplit un formulaire de divorce pour se réconcilier plus tard. Je risqué « Une relation passionnelle, en somme?
- Ouais, mais c'est pas bon. Il y a un jour bien par semaine.

- Et les bons moments?

Après réflexion : - Elle m'a appris à pêcher et à conduire une moto. »

Les parents de Van Damme n'apprécient pas Darcy : « On lui a dit, pas de mariage », sou pire son père, un comptable à la retraite. « C'est pas une femme pour toi », avait averti sa mère. Eugène, le père (moue de dégoût): « J'aimerais qu'elle disparaisse. » Et puis, la cocaïne fait son entrée dans le paysage. Eliana, sa mère (plaintivement) : « Je n'ai jamais compris comment mon fils avait pu tomber dans ce truc terrible. Il a dit : "non, non" et puis un jour "oui".»

Ce matin du 5 février 1998, Van Damme se réveille à New York avec la tête comme un melon. Cette fois, ce n'est pas l'ouvre d'une femme ni d'un méchant de cinéma. C'est un vrai hell's angel dans un bar chic. La spirale de sa vie vient de l'entraîner encore plus bas.

Après la drogue, la carrière qui flanche et le foyer qui se déglingue, le voilà pris dans une histoire trop vraie pour être filmée. Son assaillant, un certain Chuck Zito, a travaillé pour lui. Il affirme avoir été son garde du corps. Van Damme soutient que Zito n'a fait que quelques cascades sur l'un de ses films. Ils se croisent au Scores, un club bourré de gens célèbres dans l'East Side de Manhattan. Zito est en train de dîner quand Van Damme fait son entrée accompagné de Mickey Rourke et de quelques amis. Ils commandent du champagne. Van Damme se souvient que Zito est sorti un certain temps avec Darcy LaPier et estime qu'il ne s'est pas très bien comporté avec elle. Alors qu'il va se laver les mains, Frankie, le préposé aux toilettes, le taquine au sujet de Zito. Van Damme reste froid. « Cet homme n'a pas de cour », crache-t-il. Frankie cafte. Zito : « Jean-Claude, tu as dit que je n'avais pas de cour? Van Damme, retirant ses lunettes et les pliant soigneusement : - Oui,je l'ai dit.

- Pourquoi t'as dit ça? Van Damme : - Parce que tu es un sale con. »

Zito frappe alors Van Damme. Les chaises volent. Van Damme finit à terre en se tenant le visage. Zito a la main cassée. Le lendemain, alors que Van Damme s'enfuit à Los Angeles, l'affaire du Scores occupe une place de choix dans le New York Post. Et un journal du New Jersey, Steppin'out, intronise Zito « Van Damminator ».

« Tu es allé sur beaucoup de tournages avant ? interroge JeanClaude, des grosses prod? » Il semble plus inquiet que curieux. Inquiet que je trouve ce tournage un peu en dessous. C'est la première grande interview qu'il accorde depuis plusieurs années. Il paraît nerveux, apeuré. Je le laisse tranquille et l'attends dans son trailer garé au bord d'une route poussiéreuse dans le désert du Mojave près de la base aérienne militaire d'Edwards. Un soir, il plaisante : « Combien ça coûte une bonne histoire? » On écoute Charles Aznavour et Jacques Brel. Il s'agenouille et me traduit les paroles, touchant ma jambe légèrement à chaque couplet. « J'ai rien contre Frank, dit-il de Sinatra, mais c'est de la musique pour Las Vegas, de la musique de casino. »

Il a des manies : par exemple, il mange à toute vitesse. Et si des câpres se posent par inadvertance sur le carpaccio, il renvoie le plat. Au restaurant, il préfère mendier des cigarettes plutôt que d'en acheter. Si un chien perdu débarque sur un tournage, il y a de grandes chances pour qu'il le nourrisse, qu'il lui trouve un nom et qu'il l'emmène chez le vétérinaire pour lui faire soigner ses vers. Seul derrière le volant de sa Mercedes 600 SL V12, une voiture de la taille d'une salle à manger, il conduit vite, trop vite. Entre une Brésilienne et une Israélienne, il choisit l'Israélienne. Il dit ça en sifflant. Ses sautes d'humeur sont légendaires : décontracté et charmeur un jour, renfermé le lendemain. Coke ou pas coke. « Je suis maniacodépressif, m'annonce-t-il. Dans la même journée, j'ai des hauts et des bas, et d'ailleurs, je suis un traitement. Je fabrique trop de dopamine et pas assez de sérotonine ou vice-versa. Si le taux chute à cause de l'abus de cocaïne, les bas deviennent vraiment bas. Et quand on est high, c'est vraiment high. »

 Inferno, un film en tournage dans le désert, dirigé par John Avildsen, l'homme de Rocky et du Karate Kid, raconte l'histoire d'Eddie Lomax, un ancien combattant alcoolo et fauché qui s'en va demander à son vieux copain de l'armée, Charlie Sixtoes, la permission de se suicider. Le parallèle Eddie-Jean-Claude est difficile à éviter. Comme c'est un film avec Van Damme, Lomax finit par sauver la ville des gangs de motards trafiquants de méthadone. La star et le metteur en scène ne cracheraient pas sur un succès. La maison de production de Van Damme, Long Road, assure le budget de 22 millions de dollars comme celui de Légionnaire, une histoire épique tournée au Maroc l'année dernière et qui n'a pas encore trouvé de distributeur. Dans ce dernier film, la star incarne un mercenaire et tente d'être à la hauteur du jeu complexe de Daniel DayLewis dans Le dernier des mohicans.

Tout est en place pour une scène dans un wagon-restaurant ravagé. La star traîne dans un coin. « Où est Roméo? » demande Avildsen avec bonne humeur. Héros parfait, torse en sueur, jeans dévastés, bottes de cowboy et chapeau de paille, Van Damme se lève, l'air vexé. « Tu te moques toujours de moi », se plaint-il. Avant son départ pour le Maroc, Van Damme s'est séparé de Darcy LaPier pour de bon.

Le dossier n° BD 250 079 de la Cour supérieure de justice de Los Angeles compte quatre volumes, plus de 1 500 pages qui racontent deux histoires différentes. LaPier se plaint de la dépendance dévorante de Van Damme à la cocaïne. Elle l'accuse d'avoir pratiqué à son encontre les arts martiaux et d'avoir même tenté de l'étrangler alors qu'elle tenait dans ses bras leur fils Nicholas. Repoussant ces affirmations, Van Damme contre-attaque sur « l'humeur incontrôlable » et la dépendance tout aussi forte de son épouse à la cocaïne. En janvier 1998, le juge accorde l'une des pensions alimentaires les plus élevées de l'histoire judiciaire californienne : Van Damme est condamné à verser dans un premier temps 112000 dollars par mois à Darcy LaPier et à leur fils Nicholas.

LaPier (selon le dossier concernant une bagarre de 1993) : «Le plaignant m'a donné un coup de pied dans le torse, brisant des implants, ce qui a occasionné une opération de quatre heures pour pouvoir retirer les fragments cassés. »

« Je jure devant Dieu et sur mes fils et ma fille, que je ne l'ai jamais frappée à la poitrine, m'affirme solennellement Van Damme. Je ne l'ai jamais blessée. Je n'ai jamais frappé une femme. J'ai pu la bousculer: elle est venue vers moi et je l'ai repoussée. Quand on porte ce genre d'accusation, il faut communiquer des certificats médicaux, des photos. Il faut voir un docteur et lui montrer une coupure, une blessure, quelque chose. Et là, il n'y a rien, parce que je n'ai rien fait. De toute façon, si je frappe quelqu'un, pas une femme, un homme, je le tue.

- Est-ce que tu as vraiment demandé à ta belle-mère, Wilma Harrington, de te donner un échantillon d'urine pour présenter une analyse clean, comme l'affirme Darcy?

Il a l'air surpris : - Il faut des analyses de sang pour détecter la drogue. Toutes ces accusations sont bidons. Celle-là, je l'entends pour la première fois.

- Elle affirme également que Nicholas ne connaît pas son père, lui dis-je, qu'il n'a aucune relation avec lui. »

Le colère fonce le regard de Van Damme : « No comment. Puis, après un temps : Quand je demande à le voir, elle ne me l'amène jamais. Nick est toujours avec sa nourrice. »

Je lui demande pourquoi Darcy inventerait des choses pareilles. Il

hausse les épaules : « Elle ferait mieux de s'occuper de sa vie. Elle ne devrait pas parler de moi. Darcy est très émotionnelle et quand elle est remontée, il vaut mieux se tenir à l'écart. Elle peut être très dangereuse.

- Par exemple?

- Quand on se dispute avec elle, elle peut devenir violente. - Elle s'est déjà attaquée à toi?

- Ouais, à coup de tables et de matelas. »

L'année dernière, pendant le tournage de Piège à Hongkong, les

arguties juridiques se sont multipliées. « Il y avait des moments où il n'avait pas dormi de la nuit parce qu'il parlait avec ses avocats à New York, se souvient Lela Rochon, sa partenaire. Il parlait de son mariage, de la beauté de la cérémonie. Il se souvenait de ce moment et il disait combien il la détestait maintenant. »

Un jeudi, après nos différentes rencontres à Los Angeles, Van Damme doit m'appeler à 4 heures de l'après-midi à New York. J'attends deux heures près du téléphone silencieux. Il a passé une mauvaise journée, je le saurai plus tard, un de ces jours de rendezvous avec ses avocats pour le divorce. Une bonne nouvelle pourtant: le couple essaye de trouver un accord à l'amiable. Pour elle, le divorce est urgent puisqu'elle a officiellement fixé le jour de son mariage avec Mark Hughes, le fondateur d'Herbalife, une société de produits amaigrissants très controversés, pour la saint Valentin. « Elle passe de mari en mari, soupire Van Damme. Je ne sais pas ce qu'elle veut. L'argent ne rend pas heureux. On en a besoin pour manger, pour boire un bon verre de vin. Mais on peut vivre simplement avec du porridge et de l'eau, crois-moi. »

Le lendemain, il m'appelle à 23h30, avec une petite demi-heure de retard sur notre rendezvous téléphonique. On parle vingt minutes. Il doit s'habiller pour aller au cinéma. On discute pendant qu'il conduit. Il va voir Le masque de Zorro. Il y aura la bande annonce de Piège à Hongkong et il voudrait jauger la réaction du public. La batterie de son portable s'essouffle. « Je t'appelle dans la journée, lance-t-il, je te trouverai. Sinon, j'essaierai toutes les deux ou trois heures. Le matin quand je prendrai mon café, ce sera l'après-midi pour toi et tu en boiras un aussi, on parlera. » Je raccroche. Quand je reprends le combiné peu après, nous sommes toujours connectés. Je l'entends éructer, puis passer un nouvel appel : « Allô? Allô? », en français.

Un soir, on a rendez-vous dans sa maison californienne de Chatsworth pour regarder Piège à Hongkong avant le dîner. Kristopher et Bianca - de beaux enfants à la peau foncée - jouent dans la cour et Gladys Portugues, souple et souriante dans sa robe d'été, vide une boîte pour les quatre chiens de la famille. Van Damme, épuisé, est vautré sur le canapé de sa salle de sport. Les images du film défilent sur l'écran. Il a un geste d'impuissance : « Il ne fera pas un malheur, je le sais déjà. » Il faudra plusieurs années et plus d'un film pour remonter la pente. Plus tard autour d'un steak et de quelques bouteilles de vin, je lui donne un carnet et lui demande d'illustrer son état présent, puisqu'il est connu pour son talent de caricaturiste. Il

réfléchit un instant, puis dessine, appuyant tellement fort sur son crayon qu'il en déchire le papier. Un personnage musclé apparaît. C'est un acrobate avec des cordes attachées aux poignets et aux chevilles, écartelé dans quatre directions différentes. Le visage est indistinct. Il n'a pas de forme, pas d'oreilles, un nez, une triste moue pour la bouche et deux grosses larmes. Aujourd'hui, ça peut sembler lar- I moyant. Mais sur le moment, ça ne l'était pas.

Van Damme, qui se vante de pouvoir prédire l'avenir, m'annonce qu'il ne vivra pas vieux. Il a un taux élevé de cholestérol. Il me dit le chiffre en me faisant jurer le secret. Mort à 50 ans, estime-t-il.

« Crise cardiaque, il prédit. Massive.

- Après quatre mariages, je lui demande, qu'as-tu appris sur les

femmes au cours de ces années. Silence, long silence. Et enfin :

-Je n'aime pas les femmes.

-Pourquoi?

- Ce sont des joueuses. J'ai plus de respect pour l'amitié et c'est peutêtre la raison pour laquelle Darcy m'a traité d'homosexuel, ce qui n'est pas juste. Les femmes, leurs jeux... Je sais d'avance celles qui veulent baiser avec moi. Elles sont là. Je les regarde et elles se tiennent d'une certaine manière en pensant que leurs trucs de filles vont m'exciter. J'aime voir la tigresse dans la femme, celle qui protège sa famille, ses gosses. Comme Gladys aujourd'hui. Quand je rentre d'un tournage et que je suis crevé, cette maison est pour moi comme une église. Propre. Gladys est sympa, optimiste. »

Durant cinq ans, il l'a perdue de vue. Pendant deux ans, elle a vécu en Belgique avec les enfants. « Grâce à Dieu, je l'ai retrouvée. Si je rentrais à la maison et qu'elle n'était pas là, je serais vraiment dans la merde. Elle a toujours une épaule pour moi. Il réfléchit. Gladys est peut-être le mâle, en fait. »

Je le trouve triste, je le lui dis. « Très triste et son regard l'affirme. Très, très, très triste. Très triste. Tous les jours, je suis triste. Les films sont ma thérapie. Pouvoir être simplement quelqu'un d'autre dans un scénario, une histoire d'amour. Je suis triste. Les gens sont méchants. Et moi aussi, parfois je suis méchant. » Les self made men sont toujours poussés par la culpabilité avec une inclination à l'autodestruction. Il n'y a que ceux qui apprennent à grandir qui survivent. C'est ce qu'il vient enfin de réaliser. Il se sent plus mûr maintenant. Pourtant, lorsqu'il évoque les jours de coke, c'est pour les replacer dans la perspective d'une dépendance vécue par un acteur de films d'action : « Je ne regrette pas d'y avoir touché. Je n'en suis pas fier mais je ne le regrette pas parce que maintenant je sais ce que c'est. Si mon fils en prend, ou l'un de ses copains,ou ton fils, ou toi, je sais que je peux faire quelque chose. J'irai même plus loin. Il y a des gens qui supportent mieux la dope que d'autres. » Van Damme n'a passé que six jours en désintoxication, à l'hôpital Daniel Freeman de Marina del Rey en Californie, en décembre 1996. « Je m'embêtais. C'est bien que les gens parlent tous ensemble. Mais pour moi la meilleure thérapie, c'est l'exercice. »

« Il y a beaucoup de gens du cinéma qui ne savent plus qui est Van Damme. Il est peut-être dans un coin en train de sniffer. C'est ce qu'ils pensent, sans doute. Mais je viens juste de terminer ce film. Je suis sympa sur le tournage. Je serre la main de tout le monde. Etje me sens bien et heureux. Il faut voir les choses en face les producteurs sont comme les banquiers. Si le succès revient, ils vont se ruer sur moi. »

Il sait aussi qu'il ne peut pas quitter le film d'action du jour au lendemain et il espère qu'Hollywood et son public - les adolescents et les jeunes femmes - vont pouvoir oublier ses frasques et même compatir. « Le héros du film d'action doit toujours avoir la forme mentalement et physiquement. C'est le mec bien. Les gens pensent parfois que Sly, Arnold ou moi, on est des athlètes et qu'on ne peut pas faire d'erreurs. Parfois on se trompe dans sa vie. Et ça, les gens peuvent le comprendre. Le public pardonnera plus facilement qu'Hollywood.

P.W. (C) Us. Traduit de l'américain par Dominique Deschavanne

Piège à Hongkong, de Tsui Hark (sortie le 30 décembre).

END