NOUVEL ILLUSTRE
FAKIRS ET BATELEURS DE L’INDE
18 novembre 1981


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Acrobates, charmeurs de serpents, magiciens, montreurs d’ours ou dresseurs de chiens: le spectacle est permanent dans les rues de Bombay ou de New Delhi.

Un reportage‑photos de Mary Ellen Mark


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Le combat avec l'ours

Rehmat parcourt les rues de New Delhi avec son ours “Moti”. Losqu’il trouve un endroit favorable, il bat le rappel sur un petit tambour. Le public approche. Rehmat fait mimer a l’ours les gestes de sa vie sauvage. Le spectacle s’achève par un match de lutte entre l’animal et son maître. Poupée docile, l’ours est un complice inoffensif: d’ailleurs, en hindi, “moti” veut dire “très affectueux”. Cependant, l’animal sort toujours vainqueur du combat parodique.


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Pour une poignee de roupies

Les saltimbanques et autres bateleurs de l’Inde ne sont pas tous des professionnels. La misère rend ingénieux les enfants des bidonvilles: le dimanche, ceux de Bombay improvisent des “attractions” sur la plage de Chapatti. Pour quelques roupies, cette petite fille s’est enterrée dans le sable, avec l’aide de son frère, comme elle l’a probablement vu faire par quelque fakir.


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Avec les yeux de la foi

L’Indien est bon public. Il “gobe” avec une naivete touchante des tours qui feraient sourire le plus crédule des Occidentaux. Ainsi, la démonstration de lévitation de ce magicien: les morceaux de bois (sous la toile rose) font croire qu’il est étendu à l’horizontale. En réalité, l’homme est à genoux. On aperçoit (à gauche) sa chemise turquoise et le haut de son pantalon noir.


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Par la volonte de Krishna.

Cette famille d’acrobates habite la banlieue de Bombay. A raison de trois représentations par jour, Shankar et ses sept frères et soeurs gagnent 50 roupies (une douzaine de nos francs). “Autrefois, raconte Shankar, chacun consultait Krishna pour qu’il lui indique sa voie. Lorsque nos ancêtres questionnèrent le dieu, celui-ci réfléchit longuement puis, soudain, effectua un saut périlleux. C’est ainsi que nous sommes devenus acrobates…”


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La tribu des charmeurs.

Comme nombre de ses confrères, Roshannath, le charmeur de serpents, est originaire du village d’Iteda et membre de la tribu des Jogis. Lorsque quelqu’un est mordu par un cobra, c’est aux Jogis qu’il demande des soins. Car ceux-ci  detiennent les drogues qui guérissent. Les membres de la tribu n’ont jamais tué ou vendu un de leurs serpents aux maroquiniers. “Lorsqu’un serpent meurt, dit Roshannath, il s’envole droit au ciel..”


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Les ficelles du métier.

Artiste au bagout incomparable, Baba, le dresseur de chiens, vole facilement le spectacle à son fils qui, lui, exhibe un taureau savant. Les chiens de Baba savent tout faire. Le maître demande: “Qu’arrive-t-il quand l’âme quitte le corps?” Ils se laissent tomber sur le dos et font le mort. Le maître dit: ”Qui a un billet de dix roupies?” Un des chiens se précipite sur un spectateur et ne le lâche plus: il doit payer!


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Laissez-les vivre!

Pour nourrir sa femme et ses quatre enfants, Waris montre ses singes dans les rues de New Delhi. Trop souvent, un policier le chasse du trottoir et menace de l’arrêter. Le pauvre dresseur exhibe alors un papier froissé portant un sceau d’allure vaguement officielle, et ces mots: “Cet homme gagne son pain quotidien. Laissez-le travailler en paix. Il est inoffensif.”

La rue, dans les grandes cités indiennes, est un theater permanent. Ici, le montreur d'ours tombe la chemise et se mesure avec l'animal. Certes, pris au berceau, soigneusement dressé, presque affectueux, celui‑ci use d'une violence simulée. Et si, d'aventure, il retrouvait l'instinct du fauve, l'anneau qui perce ses naseaux depuis la plus tendre enfance le rappellerait à de plus tendres sentiments. Bref, si le maître, finalement, succombe, c'est pour mieux ravir l'assistance.

Là, le pauvre montreur de singes ‑ il se déplace à bicyclette avec ses protégés ‑ donne son spectacle baroque et dérisoire, après avoir déjoué la méfiance hargneuse du policier de service.

Ailleurs, c'est le chant lancinant des flûtes qui envoûtent cobras et autres reptiles redoutables (quoique dépourvus, depuis leur capture, de leur poche à venin, ils suscitent encore des frissons de terreur dans la foule médusée).

L'Indien le plus démuni est friand de ces attractions naïves: il trouve toujours une piécette pour le bateleur ‑ également démuni ‑ qui lui apporte un peu de rêve.

Etonnante, l'image de ce magicien simulant une lévitation avec quelques planches, un vieux rideau mité et ‑ probablement ‑ un assistant qui soûle les spectateurs d'incantations. Il faut le vouloir pour “y croire”. Bouleversant, le regard de la fillette ensablée à Chapatti Beach, indifférente à la monnaie que les badauds laissent choir ‑ par compassion ou par quelque superstition qui échapperait à nos esprits rationalistes et cartésiens?

Humbles, ces artistes ont leur fierté. Rival de Rehmat, Nasir Khan, un autre montreur d'ours, était au désespoir que la photographe s'intéresse à son concurrent. Il est vrai que celui-ci se déplace en pousse‑pousse à moteur (lorsqu'il parvient à convaincre le « taximan » que l'ours n'est pas dangereux) alors que Nasir se contente d'un pousse‑pousse ordinaire.

Nasir Khan fait partie de la «Société coopérative des artistes négligés et oubliés», sorte de syndicat des bateleurs de New Delhi, fondé par Rajiv Sethi, un ex‑dessinateur de 31 ans qui a pris sur lui d'améliorer le sort des saltimbanques de la capitale. Sethi fournit des engagements aux artistes dans les hôtels et les ambassades; il intervient auprès de la police afin qu'elle cesse de harasser tous ceux qui animent les rues de la cité. Il a même projeté de convier les meilleurs d'entre eux à une tournée aux Etats‑Unis et en Europe.

Généreux programme qui se heurte, on s'en doute, à d'innombrables obstacles. Jalousie professionnelle, rivalités de castes. Et, ajoute Sethi, « toutes ces choses laides que la misère apporte avec soi». Pourtant, le protecteur des bateleurs ajoute: «Ces gens m'ont donné bien davantage que je ne pourrais jamais leur apporter. » Et, ironique: « Ils m'ont même donné un ulcère d'estomac.»

L'expérience la plus étonnante qu'ait faite Mary Ellen Mark lors de ce reportage est sans doute la rencontre de Gulabnath et Roshannath, les charmeurs de serpents. Tous deux travaillaient dans les rues proches de l'Hôtel Taj Mahal, à Bombay. Elle les a suivis dans leur village natal d'Iteda, proche de New Delhi. Ils l'ont invitée à une chasse au cobra.

Munis d'une baguette pourvue d'une lame métallique, les hommes fouillent le trou où le reptile est censé se cacher. Soudain, miracle! Le cobra surgit, on "l'entrave immédiatement avec le bâton, et l'enferme dans un sac de toile.

«Tout à coup, j'ai réalisé que quelque chose clochait», raconte la photographe. «Cela ne pouvait pas être aussi simple de capturer un cobra.”

Alors, cette réponse merveilleuse de Gulabnath: *Cela prend parfois un jour entier, de prendre un serpent comme celui‑là. Alors, pour vous faire plaisir, Roshannath avait mis un cobra dans le trou… »


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Mary et les Jogis.

En réalisant ce reportage en Inde, la photographe  Mary Ellen Mark s'est liée d'amitié avec les Jogis charmeurs de serpents. Elle s'est aussi familiarisée avec leurs cobras!

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