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CALIFORNIE C’EST LA FOLIE
3 avril 1971

Le procès Manson a remis sous les feux de l'actualité la Caiifornie, cet Etat encore proche de ses pionniers, dans lequel tout, d'emblée, le bien comme le mal, est aussitôt poussé à son paroxysme. Quelqu'un a dit que la Californie, c'était « l'Amérique de l'Amérique ». Son climat et ses rites en font le paradis pour de nombreux Américains. Cependant, c'est dans cet Etat ultra-conservateur que les aberrations morales et les excès politiques sont les plus violents car il est aussi l'Amérique délirante à l'opposé de l'Amérique silencieuse._ Tout le reste des Etats-Unis rejette cette Californie-là. Les Black Panthers et les Mormons voient en elle Babylone. Les New-Yorkais et les Bostoniens la traitent dé Sodome et Gomorrhe modernes. Quant au gouverneur Reagan, il pense que l'on y vit la décadence romaine. Et en effet, les adorateurs de Satan y ont un statut officiel, on s'y déguise, on s'y travestit. Tout y est fureur et excès. Les photos prises par nos reporters Jack Garofalo et Mary Ellen Mark vont peut-être vous surprendre, voire vous choquer. Nous avons hésité à les publier. Si nous nous sommes décidés, c'est parce qu'elles sont de véritables documents sur l'un des phénomènes les plus difficilement explicables de notre époque. Que signifient ces folies? Simples dérèglements égarés dans la masse énorme de l'Amérique traditionnelle, signes avant-coureurs d'une Apocalypse, la décadence des Etats-Unis, ou bien encore symptômes d'un mal plus grave nous menaçant tous?

Aujourd'hui en Californie, des centaines de milliers de jeunes ont recréé à leur manière le christianisme des premiers siècles. Beaucoup d'entre eux ont renoncé à la drogue en redécouvrant le Christ. Ils chantent ses louanges à tue-tête sur les airs de music pop. Au départ de ce mouvement religieux - le plus important qu'ait connu l'Amérique depuis les mormons - deux artistes de music-hall conquis par la grâce : Suzanne et Tony Alamo. Fondateurs dune secte nouvelle, ils ont introduit dans l'église les guitares électriques et l'extase rythmique. Déjà leur mouvement a atteint New York et Chicago et on prévoit qu'il débarquera bientôt en France. Le signe de ralliement un index pointé en l'air. Vers le ciel.

En Californie, une nouvelle passion : la sorcellerie et la magie noire. A côté des sex-shops, les magic-shops où l'on vend philtres, parfums et talismans. Les jeunes ont un langage étrange : quelqu’un qui «a de bonnes vibrations» est sympathique. Une génération spontanée de gourous, de mages, de prophètes insolites et d'apôtres maléfiques se révèle. A San Francisco, Anton Lavey est le pape noir d'une église a l'envers, celle de Satan. Il y avait déjà eu dans le passé des cultes voués au diable mais ces cultes étaient toujours clandestins. Pour la première fois à San Francisco, la ville aujourd'hui la plus folle des Etats-Unis, cette religion maudite est officiellement reconnue. Elle comprend déjà 15 000 fidèles disséminés à travers le monde entier. Chacun a dû payer 100 dollars pour s'y inscrire. A Hollywood, la grande sorcière est la princesse Léda, qui se prend aussi pour Tout Ankh Amon, Krishna et Marie-Antoinette. Hippie avant l'heure, demi-folle et demi-poète, elle fait partie de la grande mythologie d'Hollywood.

Aussi célèbres et redoutés que les « Black Angels » de San Francisco, voici les « Saudowers » de Los Angeles. Ouvriers pour la plupart, ils partent chaque week-end sur leur Harley-Davidson. Habillés de cuir, munis de poignards et de croix gammées, ils roulent à vingt, trente ou quarante, les filles sur la selle arrière. Pour ces révoltés, la moto a remplacé la monture des cavaliers du Far West. Elle leur permet d'assouvir leur culte de la virilité. Chaque week-end les voit foncer, roue contre roue, comme un escadron de redresseurs de torts. Ce qui les pousse à ces randonnées, ce n'est plus, comme dans l'Equipée sauvage, le besoin adolescent de s'affirmer, c'est le désir d'inspirer le respect, au prix de la provocation.

A San Francisco, les deux pôles de l'avant-garde théâtrale sont « la Maison », une grande demeure victorienne où ont élu domicile une vingtaine de Cocketts - tous des travestis -, et « le Théâtre » de Steven Arnold, baptisé « Théatre des rêves nocturnes». Dans ce théâtre d'essai, les créations sont autant d'hommages naïfs à Jean Cocteau : c'est le genre raffine. Sur le mode burlesque, les Cocketts ont fait de l'ambiguïté vestimentaire un élément comique bouffon. Passant dans les grands cabarets et â la télévision, ils mettent de façon caricaturale leurs doctrines à l'affiche, ils sont arrivés à conquérir la célébrité. A San Francisco, la ville la plus intoxiquée des Etats-Unis, ils ne choquent plus.


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A la scène comme a la ville, un déguisement démentiel. Néanmoins, certains de ces fous sont de véritables artistes : « S’ils cassent un piano a la fin de la pièce, dit d’eux un critique, ils en jouent avant remarquablement. »

Dans la Californie d'aujourd'hui, on ne parle que de libération sexuelle. On en parle en famille, entre amis, et jusque dans les temples ou les églises. Partout, des cliniques ou des clubs se sont créés pour guérir les inhibitions. Hindouisme, yoga, psychanalyse, macrobiotique, hypnose ou hydrothérapie, disciplines s'entremêlant pour ouvrir à tous les portes du bonheur sexuel. A l'Elysieum Center (15 km de Los Angeles), il suffit d'une cotisation de 100 dollars (550 F) pour un homme, 50 dollars pour une femme, 100 dollars pour une famille, pour avoir droit à des thérapies qui s'appellent « séance de toucher », « sexualité de groupe» ou « marathon du nu»; le tout sous contrôle médical.

POUR ÉCHAPPER A LA DROGUE ILS S'EN1VRENT DE JESUS

Sur Sunset Boulevard on rencontre des gens vraiment étonnants. Devant le Théâtre Chinois, un énergumène à lunettes m'arrête. Il me dit le visage déformé par la rage : « Love » (amour : le leitmotiv des hippies). Je lui réponds pour me dégager : « Peace » « No love, rugit-il, love. »  « Love, love, »  je lui renvoie furieux et cela se voit. « O.K.! Peace, man and love », c'est son dernier mot. Nous nous séparons méfiants.

Dix mètres plus loin, deux jeunes vendeurs du très anarchiste « Hollywood Free Press » m'interpellent fermement: « Peace », je leur renvoie « peace » pour avoir la paix. Vingt mètres plus loin je me fais accoster par un garçon et une fille en robe longue. Ils ont l'air embarrassé. « Etes-vous sauvé? - Oui ça va.- Vous connaissez Jésus? - Jésus? Oui je connais. Je suis chrétien... » - « Je ne pense pas que vous soyez sauvé, venez à Jésus avant qu'il ne soit trop tard », me dit la fille d'un ton sévère. Et ils me glissent dans la main un billet. C'est l'adresse d'une église.

Des chants fanatiques sur une musique pop filtrent par les fenêtres. A l'intérieur, 300 hippies s'écrasent dans une petite salle, chantant et dansant les bras levés, un portrait de Jésus rayonnant sur une tribune. Quinze guitares électriques, deux flûtistes, un harmonium et, transfigurés, jouant du tambourin, Tony et Suzan Alamo, fondateurs de cette Eglise. L'Eglise de Jésus. C'est le phénomène religieux le plus important qu'ait connu l'Amérique depuis les Mormons.

Cela a commencé ainsi. Tony et Suzan, anciens artistes de music-hall, s'occupaient par charité de jeunes drogués sans ressources. Ils eurent l'idée que l'extase mystique venant de la prière, disciplinée et amplifiée par le rythme, pourrait remplacer la drogue. Jusqu'à un degré avancé d'intoxication c'est possible : ils en ont fait la preuve. « Devenez high avec le Christ. » Etre high - haut, exalté - hors de soi-même, c'est ainsi qu'ils appellent les effets de la drogue. 

Droguez-vous de l'amour de Jésus… C'est cela être sauvé. La plupart de ces garçons et filles avaient reçu une éducation religieuse mais leur aspect souvent bizarre les faisait chasser des églises. Ainsi naquit le fameux poster " Jésus était un hippie ".

Ils créèrent donc une chapelle et leur propre liturgie. Tout ce qui pouvait être utile à leurs buts ils l'empruntèrent - aux Noirs la musique et le rythme - aux protestants la confession publique - à l'Armée du Salut les repas en commun - aux Israélites un peu du mur des Lamentations. Dans la cave, parce que cela fait beaucoup de bruit, ils vont s'enfermer par petits groupes pour hurler, gémir sur les malheurs du Christ, ils, ont fait de l'image de Jésus l'idole, le héros. Il n'est jamais question de la Vierge, des saints, rarement des apôtres. C'est Jésus l'idole et Jésus seul.

Les débuts furent pénibles. Les églises chrétiennes désapprouvaient. Les mouvements extrémistes auraient bien aimé utiliser si ce n'est l'énergie au moins le désespoir de ces jeunes pour la révolution à venir un « jour » contre l'Establishment. Il y eut des plaintes, des descentes de police, des rafles.

Tout ce qu'il fallait pour leur donner aussi l'air de martyrs. Maintenant, c'est un déferlement d'enthousiasme qui gagne, à travers tout le pays, New York. L'arrivée de ce phénomène est attendu pour cet été è Paris. Ce mouvement qui dépasse toutes les prévisions a aussi son aspect révolutionnaire. Les posters se vendent 50 cts, 2,80 F. Leurs slogans :
« Rendez à Washington ce qui est à Washington et à Jésus ce qui est à Jésus. » L'affiche est l'agrandissement d'un billet de un dollar. Un poing fermé dont l'index montre le ciel sur un fond de drapeau américain.

« Le, pouvoir à Jésus. » Le portrait d'un Christ barbu vaguement castriste : «Jésus le libérateur.» La photo anthropométrique d'un Christ tendre à l'air traqué sur un avis de recherche de shérif « Recherché - Jésus - Récompense. »

Soeur Penny, dix-sept ans, en transe, fait sa confession. « Avant de rencontrer Jésus j'étais une traînée, j'étais une droguée à mort et j'allais en mourir, maintenant pour la première fois de ma vie je suis heureuse. » « Vive Jésus... ! » répond toute l'assistance les bras levés.

Ils sont maintenant plusieurs centaines de mille. Ils se font baptiser par centaines sur les plages du Pacifique par des pasteurs de leur âge et qui leur ressemblent. Ils ont leurs groupes de musique pop, leur marque de disque, « Jesus Record », leur journal, « Hollywood Free Paper » Ils organisent des festivals de musique et de prière dont l'ampleur va dépasser ceux de Wight et de Newport. Au moment de la quête, c'est le drame. Les hippies sont fauchés par nature...

Mais les dons viennent - anonymes - des parents des enfants sauvés et qui n'avaient plus d'espoir.

LA LUTTE HÉROÏQUE  DU CYGNE CONTRE LÉDA

« Si nous rencontrons quelqu'un, embrassez-moi. » Tendre, mais difficile entreprise. Elle avait un cygne dans les bras. Un très grand cygne blanc, furieux et terrifié. Léda, le cygne et moi revenions vers le parking de l'hôtel. Elle porte comme une cape un immense manteau de chinchilla. Nous marchons en silence dans le parc du plus luxueux hôtel d'Hollywood. Le chemin serpente parmi les jardins fleuris des bungalows. Tout est d'un luxe accablant. Il est une heure du matin. La rivière enchantée de ce paradis vient de perdre un de ses deux cygnes. Léda l'emporte avec une autorité, un courage indomptables. Le chinchilla par-derrière et moi par-devant tentons de dissimuler l'animal en cas de fâcheuse rencontre. La capture avait été fascinante. Elle m'avait donné son manteau d'impératrice sous la lune de Californie, deux palmipèdes rêvaient, endormis dans leurs plumes. En blue-jean, légère et pieds nus, Léda franchit une barrière et avance vers eux les bras écartés. Elle s'immobilise en transe : « Taisez-vous, je leur envoie des ondes, me dit-elle. » Ondes ou pas, les oiseaux mal réveillés commencent à couiner comme des oies romaines.

Qui peut dans la nuit dire le sexe des cygnes? S'il rêvait de Léda, le plus grand fut comblé d'un placage impitoyable. Elle maîtrisa le fauve. Ils sont très méchants, les cygnes au réveil. Le combat est bref et sauvage. Elle enlève l'énorme animal insensible au charme et à la magie et tente de l'introduire dans un grand sac en tapis. Impossible. Trop gros, trop fâché, trop méchant, le monstre. « Aidez-moi ! - Princesse, pour enlever les cygnes, pardonnez-moi, je suis un amateur... - C'est bien vrai, ça ! Alors marchez devant, avec le sac, et si nous rencontrons quelqu'un... embrassez-moi. » Quelques heures avant, elle m'avait dit: Les cygnes viennent à moi dans la nuit. Celui que j'aime n'est pas loin. Allons le chercher. » Bref, nous venons d'enlever un cygne dans le parc d'un palace et nous ne sommes pas au bout de nos peines. En route vers la maison de Léda, je prie pour éviter les feux rouges : à chaque arrêt le bestiau me mord férocement une oreille. Les gens regardent dans la voiture. J'essaie de sourire finement et pan! je reçois un affreux coup de bec. « Il est joueur, hein », dis-je en grimaçant à un conducteur arrêté au même feu. « Ouais », me répond le gars. C'est un citoyen noir, amusé mais suspicieux. « C'est pour le manger ou pour faire l'artiste? Où tu l'as eu, ton Donald? - Si je voulais le manger, j'en aurais pris un noir… - Que sa merde t'étouffe, rugit-il passionnément. »

Léda hurle de rire. « Je suis la princesse Léda, crie-t-elle. J'ai été la reine de Saba. Humilie-toi. » Ça y est, je vais encore avoir mon « riot " personnel. Miracle, deux anges exterminateurs à motocyclette passent entre nos voitures, et le feu devient vert. Soudain, réflexe de peur sans doute, le cygne est pris d’un déplaisant malaise.

Léda le lui reproche gentiment. « Ce n’est pas une façon de traiter une déesse. » Il a enfin renoncé a mordre et regarde défiler, le bec à la portière, les lumières de Sunset Boulevard.

Hollywood 1930, un jardin sauvage en terrasse, des escaliers, une grande maison biscornue. Quarante ans d'existence, à Hollywood, pour une maison, c'est un âge vénérable. Une petite tour se dresse, absurde, entre les pignons. La porte est peinte de signes zodiacaux.

Léda, princesse Amoun Ra, sur ses cartes de visite, est un des personnages de la mythologie d'Hollywood. Ici pas plus qu'ailleurs, il n'est recommandé de se prendre pour César ou Napoléon. Or Léda affirme avoir été Léda, bien sûr - et aussi Catherine de Russie - Elisabeth d'Angleterre (la Grande, bien sûr), Marie-Antoinette, Tout Ankh Amon, pourquoi pas. Khrisna, Bouddha et d'autres célébrités de l'Histoire à travers les millénaires. C'est assez pour agacer ses voisins. D'où accusation de sorcellerie et perversions indicibles. Les journaux, les télévisions, les producteurs défilent chez elle.

Léda sait qu'ils viennent parce que Hollywood s'ennuie dans les regrets des extravagances de ses héros du temps passé. Les grands monstres sont morts, et les stars d'aujourd'hui, et surtout de demain, sont de petites hippies comme tout le monde, bourgeoises, ambitieuses et bien organisées sous leurs coûteux oripeaux transparents. Rien n'est plus difficile que de réussir sa folie. L'extravagance, l'invraisemblable sont aujourd'hui quotidiens.

Il manque dans cet univers une dimension poétique. Léda a le courage de sa folie. Elle a été mariée à un businessman. Effrayé par le renom de son épouse, il a fui avec leur fils de onze ans. Dans la grande maison bourgeoise, Léda a créé un décor digne de ses hallucinations - et invité tout ce que Hollywood compte de bizarre, de demi-fous et de demi-génies. Des « bondieuseries » asiatiques, des tentures indiennes, des  peintures spontanées, des vers d'Ovide, d'Homère, d'Omar Khayyam, des prières bouddhistes et des hiéroglyphes couvrent les murs. Un peu de diablerie aussi et une permanente odeur de marijuana qu'elle fume dans des pipes qu'aurait détestées Schéhérazade.

Léda ouvre son royaume avec ostentation. « C'est un temple, ne fumez pas s'il vous plaît, ou alors l'herbe sainte! »

Un long jeune homme est là. « C'est un cygne, mais il ne le sait pas. »

Léda chante d'une voix rauque, s'accompagnant assez bien d'une guitare, des chansons pour se faire peur, me dit-e11e. Ce sont des invocations sans paroles, des envoûtements secrets de l'Atlantide dont elle fut la reine.

Puis je la suis dans le parc sauvage, Elle hurle un immense poème en trois parties : amour, sexe et révolution. Elle est grande, belle et révèle un fantastique tempérament d'actrice. Cela se termine par : « Je vais conduire une armée d'enfants couronnés de fleurs contre les vrais sauvages d'Amérique, les Blancs chrétiens anglo-saxons.. » On comprend que les voisins râlent un peu. Le cygne, lui, attend dans la tour. On y accède par une terrasse. Elle ouvre la porte et recommence ses passes magnétiques. Le cygne a récupéré de ses terreurs de la nuit passée et semble plus furibond et dangereux que jamais.

Accroche par ses quatre coins aux murs de la tour, un grand lit rose couvert de coussins. Léda saisit le puissant volatile par les pattes. « Je  veux le prendre dans mes bras et qu'il me parle. » Pour l'instant, il siffle comme un serpent enroue « S'il continue a faire l'andouille, je lui fais pouffer de l'acide (L.s.d.). » La, je proteste « Princesse, vous ne feriez pas ça - Croyez-vous ? Il m'arrive de donner du L.s.d. à ceux qui me plaisent comme une sainte communion… »

Nous avons bu du café tout à l'heure dans le salon : on m'avait prévenu : » Ne buvez rien, ne mangez rien. Elle est dangereuse, tant par ses drogues que par ses pouvoirs. Elle devine tout ce que vous pensez » Comme je reste silencieux, elle me jette « Auriez-vous l'orgueil de croire que vous me plaisez?» Ah mais non! Je lui dis: «Pas du tout. » «Eh bien si! » Elle éclate d'un rire énorme. « Je donne aussi de « l'acide » à ceux qui m'énervent, ainsi le photographe d'un très prétentieux magazine américain. Je l'ai changé en lapin; pendant des heures, il a sauté à quatre pattes sur cette moquette en criant : « Pomme, pomme, je suis un lapin. » Après il a mangé toutes les carottes qui étaient dans le frigidaire. - D'accord, Princesse ; mais le cygne, vous n'allez pas lui faire ça?»

Sur le lit rose, Léda chante, le cygne dans ses bras.

L'ÉGLISE OFFICIELLE DE SATAN CONDAMNE MANSON

Je fais en tremblant un certain numéro de téléphone: « 'Allô, Allô? ici l'Eglise de Satan, puis-je vous aider? » Une voix féminine délicieuse -pleine de toutes les tentations - vient de me répondre. Pourrais-je parler à l'évêque, s'il vous plaît? - Croyez-vous à Satan? »

« Ah mais oui, mais oui. La preuve ! - Alors soyez un frère fidèle et obéissant et ne faites rien en dehors des règles sataniques. Je  vous obtiendrai un rendez-vous. Rappelez, au revoir. » Crac! Ça sent le soufre et le racket. J'obtiens le lendemain un rendez-vous officiel comme journaliste démonologue.

C'est entre les 23 et 24e rues. Vous trouverez facilement, m'avait dit la diablesse. Une avenue de maisons blanches - en bois - encore un peu dans le style victorien de celles qui brûlèrent très bien au début du siècle. Parmi ces maisons si blanches, une est toute noire. Ce ne peut être que celle-là. Sur la porte une sorte de hublot derrière lequel luit une lumière rouge. J'appuie sur la langue d'un diable en bronze ; ça vibre, donc ça sonne.

La porte s'ouvre sans grincer. Tout noir, dans une robe noire, dans un corridor noir, sous une lumière rouge, une sorte de petit S.S. aux yeux féroces fait signe d'entrer et nous installe dans une pièce inquiétante. Il porte au cou une croix de bois accrochée la tête en bas par une chaîne. Au centre une table basse, une pierre tombale, celle de Ramon Mochado mort en 1903. Un grand fauteuil en cuir noir. Un divan (noir), un bidet ancestral, une terrifiante table de chirurgie de la guerre de Sécession, une chaise à trou garnie de son pot. Voilà pour le mobilier. Sur les murs, dix tableaux effrayants de sottise. Un diabolisme de farces et attrapes. Et une grande bibliothèque de livres sataniques. Tout y est consacré à Satan, Belzébuth, Murdock, leurs pompes, leurs oeuvres. Aussi quelques livres inattendus : « le Voyage au centre de la Terre » , « Une saison en enfer », « le Diable au corps » et un catalogue du diable farceur.

Le satanique crétin parle avec une drôle de voix, pas naturelle. Micro ? On nous écoute probablement. Comme dans les films d'horreur, j'aperçois dans un miroir que les rayonnages de livres s'écartent derrière moi. Se glissant entre les bouquins par une porte invisible, un grand diable tout chauve vient de rater une apparition spontanée. Présentations, salutations, ricanements de circonstance. Il ressemble tellement à l'idée qu'on se fait du diable que dans la vie il n'a pas eu d'autre choix, c'est clair - à force d'entendre les gens dire de lui : il a l'air d'un diable- que de devenir un pape du Malin! Son nom : Anton Lavey.

On l'appelle le Pape noir. 42 ans, marié, à Diane 26 ans. 2 enfants : Karla 18 ans, Zeena 8 ans. Curriculum vitae : Satanicas. A cinq ans déjà, il ne lisait que des livres d'horreur : Frankenstein et Dracula et les magazines d'épouvante.

Au lycée, c'est un enfant prodige mais il étudie surtout en dehors des cours, la magie, l'occultisme et la musique. A seize ans, il est deuxième hautbois dans l'orchestre des Ballets de S.F. Puis il se sauve dé chez ses parents et du lycée pour vivre dans un cirque où il fascine les tigres et les lions. Il est garçon de cage mais devient l'organiste accompagnateur de l'homme-canon Huya Sacchini. A dix-huit ans, il quitte le cirque pour jouer de l'orgue le samedi soir dans une boîte de nuit. Et le dimanche matin dans une église évangéliste il se révolte de voir que les deux endroits ont les mêmes clients…

Plus tard il se marie et la recherche de la stabilité et du confort le fait s’engager comme photographe dans la police de San Francisco. «J’ai vu le plus horrible aspect de la nature humaine. Je me demandais : Où est Dieu? Et je me pris à détester les faibles, les résignés qui disent devant la violence que c'est la volonté de Dieu. Je compris que l'homme est un animal horrible -le plus féroce de tous. C'est le diable qui est l'élément vital et le maître du monde. Alors je travaillais (connue un damné) - aux arts des Ténèbres. J'acquis une telle notoriété dans mon entourage que je me décidai, sous les pressions, à ouvrir cette Eglise, avec l'aide de Satan. Heil Satan ! Mais la police ? Bien sûr, j'ai quitté la police il y a trois ans... pas assez durs, pas assez purs. » Un gros soupir de regret et il se redresse, plein d'orgueil.

« Allons dans la chapelle. »

Il a tant parlé qu'il a soif. On lui apporte, un ciboire orné de bouquetins dansants. Je reconnais une coupe achéménide vendue deux dollars à l'aéroport de Téhéran. Lorsqu'il cesse de boire, il a bien entendu les lèvres tachées de sang. Un troisième Zombie enrobé de noir, frère Thomas, qui nous a rejoints, lui tend un kleenex pour s'essuyer les moustaches. « Groseille? » je demande. Il me répond en enochéen, langue barbare, mélange d'hébreu, d'arabe et d'égyptien antique. Il n'a pas l'air content. Bien. Cinquante chaises pliantes empilées, dans un angle, un sarcophage, un orgue, une tête de mort, un glaive doré, un vieux grimoire posé sur un autel de pierre. 11 prend place sur un trône posé sur une estrade basse.

L'orgue se met à jouer tout seul, soufflant de tous ses tuyaux un vacarme infernal. S'il se remet à ricaner, encore une fois, je vais me mettre en colère. Frère Thomas fait brûler dans une pierre creuse une sorte d'encens qui sent les oignons frits. Le diable se fait diabolique et se dirige vers l'orgue magique. Il joue les premières mesures de «Popeye the sailor man». Ricanement sous-entendu et musical. « C'est ici que le vendredi et le samedi nous célébrons nos messes…»

« Est-il vrai que pendant le service, vos assistantes et les fidèles sont nus? »

« On le dit (évasif et solennel). Devant l'incompréhension et la stupidité de nos détracteurs, nous avons décidé de nous taire et ne plus montrer les mystères de notre culte. De plus, il serait dangereux que certains nous imitent sans les connaissances, la foi et l'intégrité indispensables. Le démon n'aime pas être moqué et ses vengeances peuvent être effroyables. »

Maintenant, il tire de son orgue une marche nuptiale. « Une fille est là qui sollicite son admission dans notre Eglise. Je vais la recevoir. Voulez-vous assister à ce mariage ?... » Entre une demoiselle blondasse, roulant ses grands yeux bleus émerveillés et soumis. Le style vendeuse de supermarket. Le grand-prêtre a rejoint son trône. On lui passe une tête de mort sur un coussin. L'air empeste les oignons frits dans de l'acide-sulfurique. Il parle au diable dans sa langue. Il semble qu'ils sont d'accord. De toute façon, elle vient de déposer un chèque de 100 dollars au secrétariat. Maintenant, à genoux devant Anton Lavey, elle est en extase.

« Jurez-vous d'être fidèle à Satan, à son Eglise, corps et âme ? - Yes, yes. » On l'a affublée d'une robe noire; elle semble ne plus pouvoir respirer. Il lui pose, royal, le plat d'une épée d'opérette sur la tête. Elle geint. Et voilà! La comédie est terminée et peut-être un drame commence.

Il est certain qu'il y a des crimes inexpliqués à San Francisco. Des crimes étranges, et que l'on pourrait croire rituels. Les victimes portent sur leur corps des marques, des symboles, des croix gammées, des triangles, que certains qualifient de signes diaboliques.

N'allons pas si loin. Rien ne permet d'accuser de ces meurtres les adeptes de Satan. Tout au plus pourrait-on dire qu'il est impossible d'être aussi stupides sans être un jour dangereux. Pourtant, certains s'interrogent sans pour cela mettre personne en cause. Ils sont quinze mille, affiliés à cette Eglise. Ce genre d'âneries peut tourner mal, compte tenu de la faiblesse des envoûtés de l'Eglise de Satan, pense la « majorité silencieuse ».

Mais, répétons-le, on n'a jamais pu trouver un indice ou une preuve sérieuse. A la fin de notre entrevue, je demande à Lavey ce qu'il pense de Manson « C'est un grotesque imbécile, tous les vampires ne sucent
pas du sang. Celui-là volait l'énergie spirituelle psychique de ses amies. II a voulu jouer avec des forces dont il n'avait ni le contrôle, ni la connaissance, ni la sagesse de les craindre… Moi, je… »

SUR LES AUTOROUTES, DES COW-BOYS A CROIX GAMMÉE

Dans les rues de San Fernando Valley la nuit, après la fermeture des boîtes et des derniers snack-bars, l'ambiance est assez inquiétante. C'est un quartier populaire derrière les luxueuses collines de Beverly et de Hollywood.

Les poteaux du téléphone et de l'électricité surchargés de câbles donnent aux rues un côté Far West début du siècle. Les maisons ont l'air provisoires.

Un bar est resté ouvert, non loin de là on tournait un film, de nuit, avec Allan Arkins.

Devant la porte du bar, brillant de tous leurs chromes, vingt motos. Serrées devant la lumière comme des insectes engourdis. Après quelques hésitations, j'entre. Ce bar, c'est le club d'une association de terreurs motocyclistes, les terreurs des terreurs. Blousons et culottes de cuir noir, croix gammées, poignards, toute la panoplie célèbre. Il est très tard. La plupart sont ivres et joyeux.

Je m'installe au bar entre deux anges. « Elles sont chouettes vos motos. Yeh. - C'est des quoi? Harley Davidson, les mêmes que les flics. Elles ont une autre allure. - Yeh! - Ça m'intéresse votre club. J'irai bien faire un tour avec vous un jour. - Faut voir le public relations! " Stupeur! Ils ont un public relations : Lee. Sourire, croix gammée: Vérification d'identité. J'ai l'air O.K. On prend rendez-vous pour le week-end. « J'aurai une moto pour vous et une surprise. O.K.! O.K.! »

« Lee, cette croix gammée? Etes-vous nazis? - Pas du tout c'est un truc comme ça. On ne sait pas pourquoi c'est venu, sauf que ça fait râler tout le monde, les hippies, les flics, les anciens combattants, les curés, les juifs, les intellectuels, les communistes et les bourgeois. Alors ça nous fait marrer !

Dimanche; Topenga Canyon. J'ai eu une idée saugrenue, je leur ai donné rendez-vous dans une réserve à hippies. Ils les détestent. Ils les considèrent comme des parasites et des fainéants. Eux les Sandowers, ce sont des ouvriers, ils travaillent toute la semaine. Le week-end ils partent vingt, trente, quarante, n'importe où au hasard des routes. Les filles sur la selle arrière, avec le sentiment d'être libres, puissants et sauvages. Sauvages, ils le sont.

Dans le snack-bar de Topenga, les hippies dont c'est pourtant le quartier général, sont tapis le long des murs comme des ombres silencieuses et consternées. Le patron terrorisé offre des tournées générales. Nous partons sans plus de dégâts sur la California I. Surprise, sur la selle de la moto qu'il me confiait, il y avait une demoiselle en culotte de peau. Sur le highway les automobilistes laissent le passage, personne n'ose nous doubler. Trente motards roulent roue dans roue. Cela donne une impression de puissance incroyable. Fiers comme des cavaliers. C'est toute la tradition du Far West qui resurgit. Ils sont patibulaires et magnifiques. Ils rient comme des enfants au moindre incident de la route. Ils frôlent les voitures, regardent à l'intérieur et font de grosses plaisanteries aux filles. C'est enfantin et terrible. Leur réputation n'est pas surfaite. Duels au couteau, vendetta, expéditions punitives, tout cela est vrai. Ils sont assoiffés de puissance et de respect. Ce ne sont pas des voyous. Certains gangs les redoutent plus que la police. A leur façon ils jouent les Zorro et chaque année les Sandowers vont porter un chèque de trois cents dollars à un hôpital de San Fernando pour les enfants handicapés.

Leurs machines sont incroyables, entièrement bricolées elles sont très différentes des engins d'origine; pièce par pièce tout est chromé, ou
Repeint. Ils en sont amoureux, c’est une vraie passion. Beaucoup de leur argent y est consacré.

De retour au club nous parlons technique. « Vous croyez pas que cette longue fourche-là fait gagner de la vitesse? - Non. Peut-être pour faire du cross, c'est mieux? Mais non, au contraire. - Vous trouvez que c'est plus confortable cette position les jambes en l'air? - Pas du tout et pour les filles derrière, le dos contre les barres, c'est pénible. Alors pourquoi leur mettez-vous de si longues jambes à l'avant à vos machines?»

Ecœuré le gars me répond « Vous ne voyez pas que c'est plus joli, non?»

UN THÉATRE AMBIGU-DONT LES IDOLES SONT MÉLIÈS ET COCTEAU

Ces créatures s'appellent « les Cocketts ». Groupe théâtral aux façons provocantes, célébrité des nuits de San Francisco.

Elles habitent une grande maison qu'elles se sont partagée, une cuisine commune, dix chambres, tout est cauchemardesque dans la grande maison victorienne.

Elles font de la couture, des ouvrages de dames, de la peinture, elles écrivent des romans, des scénarios. Elles arrivent même à faire des enfants. Ces quinze hommes et ces cinq femmes, vivant ensemble, ont fait des petites cocketts. Partout dans la maison c'est une orgie de vieux  chiffons, d'oripeaux insensés, d'où elles tirent des costumes de scène ahurissants. Le spectacle : elles dansent, elles chantent. II n'y a ni début ni fin, elles improvisent tout le spectacle. Elles font les folles. Elles sont folles. C'est une incroyable sarabande de personnages irréels. Les televisions, les théâtres, les cabarets, les engagent sans plus chercher à savoir ce qui va se passer. On n'a jamais su le nombre exact des Cocketts de San Francisco.

On les rencontre dans les rues : un pierrot poudré en collant blanc en compagnie d'un barbu coiffé d'un chapeau à fleurs et à fruits, dans une robe 1900, chaussé de bottines à talon. Cela n'étonne personne, ce sont les «Cocketts», et c'est à San Francisco.

San Francisco a une mauvaise réputation. Ce serait Sodome. C'est du moins ce que l'on raconte sur la côte Est. C'est une ville superbe, peut-être la plus belle des Etats-Unis, consciente d'elle-même et de sa bizarrerie. Après un bref séjour, il apparaît clairement que cette ville est folle. Les rues plongent vers le port comme des tremplins vertigineux, les tramways désuets ont des conducteurs aux cheveux longs.

San Francisco c'est le berceau du monde hippy, Sausalito en est la Mecque, de l'autre côté du Golden Gate Bridge qui traverse la baie. C’est un joli village, abrité au flanc d'une colline. Des bars, des restaurants de poissons, et un petit port rempli de bateaux de plaisance, comme à Saint-Tropez. Un peu plus loin, derrière le port de luxe, un fantastique rassemblement d'épaves échouées, énormes carcasses de bateaux à roues, pontons abandonnés, péniches crevées, toutes sortes de vieux bateaux oubliés là sans espoir de jamais retrouver la mer. Ces épaves, les hippies en ont fait leur village, la plupart sont des artistes, on ne peut l'ignorer. Ils ont construit de véritables sculptures habitables, sur les bateaux fantômes, décorés et peints de couleurs délirantes. Cela a un aspect de campement de gitans: surréalistes. Ils sont mille à y vivre. Cette communauté a ses lois, son style, sa mode et sa philosophie, toute de douceur et de refus. Aucun vol, aucune violence. La plupart des filles sont très belles, c'est là que j'ai rencontré Steven Arnold. Il était chez un de ses amis, sculpteur. Il dit avoir vingt-quatre ans. Il est grand, aristocratique et il a de l'argent. Ses parents sont des gens très importants de San Francisco. Il aurait pu être un jeune Américain sans souci. A l'âge où les jeunes gens rêvent d'une Ferrari ou d'un yacht il obtint de sa famille ce qu'il fallait pour ouvrir un ciné-club et un théâtre d'essai. C'était il y a deux ans, le premier ciné-club de San Francisco –toujours le seul- c’est un immense local décoré par ses amis. Il n’y a pas de fauteuils, des coussins sont posés sur le sol. Steven vit là dans un décor de marche aux puces. Ses dieux sont Meliès et Jean Cocteau, il est en train de devenir leur prophète. Steven réalise des films qui sont de petits chefs-d'oeuvre dans le genre « conte de fées surréaliste, érotique et hallucinogène », gros succès dans les festivals, même à Cannes. Sa dernière pièce « Libellule rêve d'insecte », n'est pas racontable mais elle finit bien.

POUR VAINCRE LA TIMIDITE ICI ON SE MET TOUT NU

Si vous annoncez à des amis que vous allez en week-end à Topenga Canyon, ils ont des sourires entendus. A Topenga Canyon, il y a des choses curieuses. Une de ces choses curieuses, c'est Elyseum Fields (les Champs-Elysées). Topenga Canyon est à dix miles de Los Angeles entre la mer et les collines de Santa Monica. Cet endroit édénique est le refuge de toutes sortes de « communes, de familles, de clubs étranges et d'associations bizarres ». Sur la grille d'entrée d'Elyseum Fields, un panneau conseille aux étrangers de passer leur chemin et aux initiés de dire leur nom dans le micro. Alors la grille de ce domaine réservé à la thérapie sexuelle s'ouvrira sur une prairie entourée d'une jolie forêt. Quelques bâtiments de bois, des courts de tennis, de volley, un grand coral, deux piscines.

Ed Lang, l'organisateur de ce centre, a soixante ans. C'est un grand bonhomme aux cheveux rares et blancs, à l'oeil averti qui croit à ce qu'il fait guérir les timides, les empêchés, les hésitants, les maladroits, de leurs embarras sexuels.

Avec un groupe de psychiatres, psychologues, éducateurs et masseurs diplômés, il prétend redonner une harmonie physique à ceux dont les tracas intimes ruinent la personnalité.

Nous parlons tranquillement dans son bureau lorsque de la pièce voisine s'élèvent des cris affreux et des bruits de coups d'une violence inouïe. Inquiet j'interroge « Un drame ? - Mais non , dit-il. Les coups et les cris pleuvent avec une violence extraordinaire. « Vous voulez voir ? - Peut-être il vaut mieux. » Une femme est seule dans une pièce. « Je te hais, je te hais. » Elle frappe comme une démente sur un gros coussin posé sur un lit avec une raquette de tennis.

« Défoulement par la rage », me dit Ed Lang, très important.

Sur la pelouse un groupe d'hommes et de filles se regardent réciproquement le nombril. Dansant sur place, ils se tiennent par les épaules, les têtes serrées. « Ceux-là étaient il y a un mois d'incurables timides. Voyez maintenant, il est cent fois plus facile à un garçon et à une fille de faire connaissance lorsqu'ils sont tous nus. » Plus loin, sur des tables de massage, des spécialistes diplômés s'activent en expliquant leur méthode stimulante et régénératrice à des groupes studieux et compassés.

De surprises en surprises, de découvertes en découvertes, il y a dans ce centre cinquante pour cent de couples, des enfants qui jouent tout nus, galopent sur des chevaux, s'éclaboussent dans les piscines. Les adhérents viennent avec leur sac de couchage et leur panier repas. Il n'y a pas de gestes équivoques, d'attitudes déplacées. L'ambiance est quelque chose entre le scoutisme et la recherche scientifique. Pourtant on raconte en ville que des séminaires d'études spéciales expérimentent dans le domaine de la recherche pure, au-delà des usages, du bon sens et de l'intérêt pratique. Leurs travaux sont gardés secrets,

Il vaut mieux.

END