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SUR LA NOUVELLE ROUTE DES INDES DES ENFANTS VAGABONDS
Des quatre coins du monde et sans argent, et presque sans bagages, seuls ou bien en groupe, des jeunes qui rêvent de vivre au pays de l'hindouisme et de son nirvana, parcourent des milliers de kilomètres pour découvrir une réalité que certains s'acharnent à ne pas trouver trop décevante. Nos envoyés spéciaux ont vécu deux mois parmi eux et vous racontent leur expérience.
7 AOUT 1979
par Jack Garofalo et Mary Ellen Mark


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KATMANDOU capitale des beaux comme des mauvais rêves


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A l'image des bonzes, Betty est rasée. Amoureuse
de son « guru », elle lui dédie son regard.


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Sur une colline qui domine Katmandou, le lama dit « de New- York » donne une leçon de bouddhisme.


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Une boutique officielle, parmi des dizaines, ou l'on pèse et vend le hachisch.


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Deux hippies espagnols sous l'enseigne d'une boutique parlent prix et qualité.

Autrefois, Katmandou offrait pour quelques amateurs d'art ses temples de Civa et ses sanctuaires bouddhistes. Aujourd'hui, la capitale du Népal a ouvert des snacks et des hôtels bon marché pour une clientèle devenue traditionnelle : les hippies. Cheveux longs et sourire, la première vague arriva vers 1967. On les voyait en contemplation sur les marches des temples. C'est devenu une mode. De plus en plus nombreux, ils s'installent chaque année, causant quelques embarras aux Népalais qui ne les comprennent pas. Souvent la police les chasse du pays, mais ils reviennent toujours. Certains, les mystiques, pour goûter aux charmes d'une religion apaisante; les autres parce que le hachisch, qui mène « au bout de la route », y est en vente libre.

GOA ici des amours romantiques et des solitudes sans espoir


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Sur fond de cocotiers, à Kalangut dans la province de Goa, deux Suédois, en plein délire romantique, jouent de l'harmonium sur la plage où viennent se briser les vagues de la mer d'Oman.

Quand le froid s'abat sur Katmandou, les hippies  - qui s'appellent eux-mêmes des « voyageurs » - descendent à Goa. Alors, sur le sable, à l'ombre des cocotiers, ils sont près de trois mille, Suédois, Français, Australiens, Américains, qui vivent leur paradis. Les histoires d'amour y sont d'un romantisme échevelé mais souvent la drogue met un terme tragique à des voyages de noces innocents et, la dernière nuit de Noël, ils furent cinq à se suicider. Mais un autre écueil attend ceux qui se laissent aller : ce paradis est trop attachant. On y oublie tout, jusqu'à l'idée d'un nouveau départ. Et Goa devient alors une prison. Certains hippies y vivent depuis cinq ans.

BOMBAY le délire californien côtoie la misère à l'indienne


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A Bombay, clochards parmi les clochards des villes, les « voyageurs » à bout de ressources et de fatigue s'allongent en pleine rue, sur des lits de raphia.


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Ils occupent la « Porte de l'Inde », bâtiment construit dans le port de Bombay pour une reine Victoria qui ne vint jamais. La nuit, ils s'allongent sur le marbre frais.


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Le jour, assis sur leur « sarung », ils deviennent motif d'attraction pour les Indiens.

Ils sont plus de quatre cents à résider à Bombay, l'escale des lettres, des mandats, des visas et, pour les malades, des hôpitaux. Des milliers d'autres y passent chaque année. Ils font la queue à l'American Express et leur accoutrement naïvement folklorique réjouit les Indiens pudiques et formalistes, qui les considèrent comme les parias des touristes. La drogue n'y est pas en vente libre mais l'indifférence de la police permet toutes les libertés. Pourtant, pour certains de ces enfants perdus de l'Occident, la ville reste l'antre de la solitude et de la misère. Le climat familier du bourg de Katmandou, la chaleur et la douceur idylliques de Goa permettent de vivre à bon marché. Mais, en ville, l'absence d'argent rend les conditions de vie plus cruelles. En revanche, les nombreux touristes sont des proies faciles pour ceux qui en sont réduits à mendier.

BENARES leur philosophie réunit hippies et prêtres mendiants

A Benarès, la ville sainte, à la fois Lourdes et Versailles, c'est une atmosphère de fête perpétuelle. Les mariages et les incinérations au bord du fleuve s'y font en cortège et au son des orchestres ambulants et chacun peut improviser des chants dédiés à la déesse du Gange. Pour les hippies, c'est l'occasion de dormir sur des bateaux, de se faire masser sur les marches des temples et d'apprendre à jouer de la flûte avec les Indiens. Entre les hippies et les « sadous », prêtres-mendiants, les relations sont amicales. Certains hippies, secrètement fortunés, ont invité des « sadous » en Amérique pour y enseigner leur philosophie.

KABOUL porte des rêves impossibles et des retours incertains


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A Kaboul, dans une chambre du Nooristan-Hotel, des Français vivant en communauté.



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Rare honneur : deux « voyageurs » sont admis à fumer chez les loueurs de pipes.


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Groupe de « voyageurs » sur le toit d'un autobus.


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Des Afghans? des hippies? On ne sait plus.


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Marcel et Toto, deux frères d'un village de la Nièvre, devant leur cymbale et leur pipe à eau.

Apres le Népal et l’Inde, ils arrivent, quand ils veulent bien rentrer, à leur dernière étape : Kaboul, capitale de l’Afghanistan. On peut encore y fumer librement et goûter aux dernières joies de l’évasion vers l’irréel. Mais on ne reste pas en Afghanistan. Dans ce pays magnifique et sauvage, les routes ne sont pas toujours sûres. Et, bien que très hospitaliers, les musulmans sont moins tolérants  que les hindouistes. Très vite, après une dernière fête, après une dernière shilum –pipe à hachisch- il faut trouver le moyen de rejoindre l’Iran. La, le transport de drogues est puni de mort. Le vieil autobus local est possible, l’auto-stop moins facile. Et, en route vers l’Occident, on quitte la derniere porte des pays de la drogue, la porte qu’il faut obligatoirement franchir à l’aller et au retour, la porte des mirages, celle des plus folles vacances, mais peut-être aussi celle de la maladie et quelquefois de la mort. Aucun n’en revient tel qu’il est parti. Pendant longtemps l’aventure laissera des traces profondes dans l’âme des jeunes voyageurs.

Du Népal, à l'Afghanistan, en passant par l'Inde, avec LES EVADES DE L’OCCIDENT
Par Jack Garofalo

Lynn, mystique, vit au-dessus des nuages. « Il est beau mon Guru. Il a 21 ans. C'est un saint. Il vit sur une colline, loin derrière  Bodgnath : c'est à trois jours de marche dans la montagne. Je suis restée quinze jours avec lui, sous un arbre, un arbre grand comme une maison ; c'était notre maison. C'était un voyage. »

Lynn, cheveux rasés, habillée en paysanne thibétaine, malgré et à cause de cela ravissante. Nous sommes serrés sous l'auvent d'un tea-shop, sur la grande place de Katmandou; il pleut. De la boue partout se mélange aux détritus du marché finissant. Lynn est radieuse. Dans un sac fatigué il y a tout son bagage : son passeport, des livres de prières boudhistes traduits en anglais, une robe de rechange, des espadrilles inutiles, 20 grammes de hachisch, et des petites choses de petite fille.

Pour Lynn, tout est simple. Parfois elle redescend à Katmandou, qu'elle pense être la plus belle ville d'Asie, pour faire ce qu'elle appelle un voyage de nourriture food-trip . Après être passée à la poste, elle va s'empiffrer de beurre de cacahouètes et de sandwiches à la confiture. Puis elle repart, méditer, jeûner sur la montagne, avec son lama.

Elle a 20 ans ; elle est hôtesse de l'air; elle vient de Californie. « Je suis arrivée ici il y a six mois, mais il y a longtemps que j'ai commencé le voyage. » Trois ans qu'elle rêvait le Katmandou, des Himalaya et des mystères le l'Inde. II y a six mois elle est partie seule de San Francisco chercher le Nirvana. Elle a trouvé d'abord à Katmandou des chercheurs comme elle qui, pour la plupart, se contentaient d'avoir enfin le moyen de vivre sans travailler, de se lier sans contrainte, et la possibilité d'acheter, pour une somme ridicule, du hachisch que l'on peut fumer librement dans la rue.

« Mon Guru, c'est mon maître spirituel; il m’a transformée.» Sur la place passe un groupe de touristes, pressés sous la pluie d'aller rejoindre le car. Ils détonnent bien plus que les dizaines de hippies goguenards qui les regardent, appuyés contre les murs des temples. Face a face détestable. « J’allais devenir comme ça, me dit Lynn. »

Lynn part dans la pluie, sur les chemins boueux, retrouver là-haut, à trois jours de marche dans la montagne, son maître spirituel, seul sous son arbre, dans le soleil, au-dessus des nuages dans la vallée. Ils ont tant à apprendre encore l’un de l’autre, et ils désirent tellement la même chose, sans bien savoir quoi, elle, la petite Californienne, et lui le, Guru. A mi-chemin du bout du monde, aussi loin des plages de Californie que des usines de Hiroshima. Lui, c'est Zengo, étudiant japonais, devenu hippy, devenu voyageur, ermite et amoureux.

Impossible rencontre, sauf ici, dans ce pays, devenu le symbole des libertés impossibles pour des adolescences anxieuses.

En bas dans la ville, c'est autre chose. Il ne souffle plus l'air pur d'un mysticisme adolescent à la recherche d'une philosophie plusieurs fois millénaires. Les nostalgiques de la bastonnade hebdomadaire au quartier Latin, des marches sur Washington, des rallyes pour, des rallyes contre, dans toute l'Europe, rêvent d'un grand festival pop et d'une rue de la Huchette retrouvée. Katmandou n'est plus dans Katmandou. « C'est usé, râpé, touristique » disent les anciens.

Mascotte n'est pas content. C'est un ancien. Il a 22 ans. Cela fait quatre ans qu'il voyage. Le soir de ses 17 ans, à Istambul, il a failli mourir d'une trop forte dose de morphine, dans les bras de Mayflower, une ex-miss Suède, qui l'a sauvé en lui faisant du bouche à bouche.

C'est autour de Swayanbunath qu'est le point de rendez-vous le plus important. Swayanbu, c'est le temple des singes. Un temple perché sur un piton aux abords de Katmandou. En bas, un village de réfugiés thibétains. Les hippies, les Thibétains et les singes coexistent en communautés séparées et passent leurs temps â se voler les uns les autres. Les singes volent les sandwiches des hippies avec une agressivité sournoise. Les Thibétains vendent des fausses antiquités ; ils se voient le plus souvent payés avec de faux dollars. Dans les deux tea-rooms du village où l'on mange des plats graisseux et nourrissants, les lamas et les voyageurs se sourient tout en s'ignorant, côte à côte sur les bancs de bois posés sur le sol de terre battue. Il y a des nids d'hirondelles dans la salle au plafond bas. Mascotte, qui vient de chanter sans paroles un air pop improvisé, passe la guitare à son voisin. "Quinze jours de visa c'est la misère. Après si les flics te ramassent, c'est la taule, en attendant que le camion soit plein. Cela peut prendre une semaine. Quand ils ont de quoi faire un chargement - 30 à 40 bonshommes -, en route vers la frontière de l’Inde. Et la, les Indiens pas contents qui redonnent un visa super-court, en sachant bien qu’on va disparaître dans la fourmillière. Pas moyen d’y couper, sauf si tu as de l’argent. Alors, tout est facile. Visa à ressort, la fête. » Décidement, Katmandou c’est pourri.

Il a un vrai problème, Mascotte : rentrer en France, où la gendarmerie l’attend ; il a oublié de faire son service militaire. Je n’ose pas lui  dire que, dans l'état où il est, aucun médecin n'oserait le déclarer bon. Mascotte, c'est la fuite, sans cesse et sans fin, qui l'obsède.

Entre une fille. Elle porte une immense cithare et ne semble pas de cet avis. Elle est ravissante, impeccable dans son sari rose, coquinement taché d'encre en étoiles au niveau d'une fesse révélée par la finesse de la soie. Elle prend depuis un an de très sérieuses leçons de musique. Elle a déjà reçu des premiers prix de harpe et de guitare dans son pays. Elle reviendra agrégée de cithare un jour prochain au Minnesota.

Bébert a choisi le chômage à Goa.

« Bébert, prépare le shilum. Moi j'ai pas l'énergie. » Ça fait un choc d'entendre ici cette voix avec l'accent de Billancourt. Un disque éraillé tourne du pop sans vigueur. Tout le monde est las. Très chaud. Cela se passe dans un milk-bar à hippy au bord de la plage de Calangot à Goa.

Bébert proteste mollement que c'est toujours lui qui se bouge. Ce shilum c'est leur vingtième pipe de hachisch. Un rat passe entre les caisses renversées qui servent de tables et de casiers à bouteilles. C'est la fin d'un jour au paradis tropical des voyageurs. Ils sont une vingtaine effondrés autour des tables, filles et garçons de 18 à 21 ans, à boire des sodas, des mixtures de lait en poudre, de glace et de fruits tropicaux.

Bébert fait griller au bout d'une épingle, en se brûlant les doigts, un morceau de hachisch qu'il mélange au tabac d'une cigarette écrasée. Le shilum : un petit cône de terre cuite évidé, obstrué partiellement par une pierre. Bébert le remplit du mélange et entoure la base du tube d'un chiffon mouillé et douteux. Le shilum devient vite très chaud et le tissu refroidit et retient les cendres brûlantes. Trois allumettes croisées donnent assez de flamme pour incendier la petite fournaise. Bébert tousse, crache et dit que c'est du bon. «C'est l'afghan du Hollandais. » Les conversations se réveillent. Le Hollandais en a encore 1 kilo. Avis aux amateur. II l'a passé facile dans son turban. Les douaniers indiens peuvent vous regarder dans le slip mais le turban bien fait ça les impressionne. Le Hollandais, une sorte de fakir viking qui voyage à pied depuis Amsterdam sourit au-dessus d'une carte routière qui accordéonne sur ses genoux.

Avec des mots d'amateurs de grands vins -les années, les origines- autant de sujets de discussions passionnées. Le Black Bombay reste régulier parce qu'il est mélangé d'opium mais cette année la « shit » du Népal ça ne fait pas un voyage. Le super bien c'est l'afghan. Encore faut-il aller le chercher au nord à Masar i Charif…

Ils étaient 2000 à Goa les voyageurs en hiver. Ils ne sont plus que 200 en été. Trop chaud, trop humide, et les vacanciers de Bombay qui arrivent par milliers –familles et transistors pour les vacances scolaires. Intenable. Seuls restent ceux qui ne peuvent plus partir. Sans argent, sans vivres, sans énergie, souvent malades –d’étranges furoncles purulents, on ne sait pas ce qu’il y a dedans, si ce sont des vers ou le sang qui est devenu taré.

Et puis l hépatite virale, pire que le cholera. Si on n’en meurt pas.

Bébert passe à son voisin –c’est moi- j’aspire, je tousse, je passe, sauve in extremis une mouche qui se noyait dans mon milkshake à la banane. Bébert en confiance : »Tu comprends, moi tout le monde voulait que je sois un ouvrier, un vrai complot- Bébert à l’usine - j'ai essayé, je pouvais pas, faire autre chose, quoi ? Je ne suis pas intelligent, pas fait d'études. Alors je suis parti. La route... ici c'est bien - pas pollué. On en bave sur le voyage, Edouard une nuit au Pakistan, son frère a été tué à côté de lui tandis qu'il dormait. 11 s'est réveillé à poil près de son frère mort. Ils leur avaient tout fauché après les avoir assommés.. pas de bol. Moi j'ai changé, ici je suis bien... On dirait qu'il cherche à s'en convaincre. Bébert sous-alimenté, maigre, malade dans une chemise indienne - crasseuse, avec une tignasse pleine de poux. Son bras cassé, mal remis, souvenir d'une expédition nocturne dans le poulailler d'un paysan du Cachemire.

Je peux à peine y croire. Bébert en ruine, en loque. Bébert heureux.

De Kalangut à Baga la plage est très belle, des kilomètres de sable fin brûlant et de cocotiers. Les maisons goannaises sont de style tropical portugais. Gros mur. Fraîches et sombres. On peut les louer pour 100 roupies par mois, 10 dollars. La plupart de ces maisons abritent des couples de « voyageurs ».  Pour jouer à Adam et Eve, c'est l'idéal, le temps d'un hiver.

Deux très jeunes Suédois envoûtés chaque soir viennent sur le sable au bord des vagues chaudes jouer de l'harmonium. Elle actionne le soufflet en chantant d'une voix pure et naive et lui improvise, au nom de la confusion, des folklores, des confitures de chants populaires suédois et de Raga indienne. C'est à pleurer de naiveté et de tendresse.

Les Indiens méprisent les touristes parias

A Bombay dans la grande ville, pauvres parmi les plus pauvres, il faut des trésors d'imagination pour s'en sortir. Les Indiens ne s'habituent pas au spectacle de ces jeunes gens efflanqués, échevelés, incompréhensibles : « Ce sont des sahibs qui veulent vivre comme nous et prétendent honorer nos dieux, disent les paysans. Cela les dépasse. Ceux dont la situation sociale est comparable à celle des Occidentaux sont les plus agressifs à l'égard des voyageurs. Telle dame indienne de la bonne société qui regarde d'un air indifférent les éternels allongés des trottoirs de la ville (parias, chômeurs et nomades) ne peut retenir une grimace de dégoût en croisant un voyageur en mauvais état. Dans son esprit cette caste inférieure de touristes pratique la trahison de classe.

Pour 50 roupies, à l'angle du Stiffles et du bâtiment de l'armée du Salut, il est possible d'acheter dans la rue des fausses cartes d'étudiant internationales qui donnent droit à 50 % de réduction sur les lignes aériennes intérieures de l'Inde, 75 % sur les chemins de fer, lesquels mettent Bombay à 48 heures de Delhi. Pour 5 dollars c'est donné. Encore faut-il les avoir. C'est a peu près la rançon que les conducteurs de camion demanderaient pour le même trajet.

La déesse du Gange a console Josy.

« Les cinq fléaux de Bénarès sont les escaliers, les vaches, les prostituées, les sadous et les croquemorts. Maintenant en plus il y a les hippies , nous a dit un commerçant de Bénarès. Qu'est-ce que vous voulez ? A quoi croyez-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?» nous demande-t-il exaspéré. Josy, qui nous accompagne, ne se laisse pas démonter.  « Je crois à la beauté spirituelle et à l'amour dans le monde... » L'autre s'enfuit découragé. Josy c'est Miss Gange. Elle vit au bord du fleuve sacré. Tout le monde la connaît, tout le monde l'aime, c'est comme si elle avait toujours été là. Les loueurs de bateau aiment l'avoir sur leur barque, elle ne paie nulle part. On lui offre des fruits au marché, des lassis, une sorte de yaourt très liquide, délicieux. Sur la rive ouest du Gange à Bénarès, les marches des temples et des palais descendent dans le fleuve tout au long de la ville. Masseurs, astrologues, barbiers, familles en mariage, bûchers funéraires, petits restaurants, marchands ambulants de choses invraisemblables, mendiants extraordinaires d'un Satyricon asiatique, c'est la vie de l'Inde au paroxysme. C'est devenu pour un temps le monde de Josy. Elle est anglaise, 19 ans à peine, habillée en gitane hindouiste. Elle aussi a suivi un boyfriend de Londres à Rome, de Rome à Istambul ; â Goa, ils se sont séparés. Un vrai chagrin. Un vrai refus et ici à Bénarès la sérénité retrouvée. Sur l'autre rive c'est le désert. Une longue bande de sable où l'on dépose les morts que l'on confie aux oiseaux. Des bandes de chiens nécrophages, hideux, parcourent sournois le rivage désolé. Des pécheurs y échouent leurs barques noires. Il y a des dauphins dans le Gange. Si loin de la mer, c'est vraiment un fleuve sacré. C'est là que Josy va se baigner nue, seule, devant plusieurs centaines de grands vautours serrés autour d'un cadavre. Très belle, ses cheveux blonds sur l'eau verte dans un décor d'Apocalypse. Dans le Gange vit une déesse, dit la légende.

Un jour je reviendrai sur un éléphant

Kaboul. Indescriptible. Tous mélangés, ceux qui arrivent, ceux qui repartent. Au Nouristan Hôtel, 10 par chambre, des lits partout, sur les balcons, dans le jardin. Les uns enthousiastes et pleins de questions, les autres fiévreux, amaigris et pleins d'expérience. Ils échangent des adresses, des conseils, des nouvelles de ceux qu'ils ont croisés sur la route. « Si tu vas à Delhi, laisse tomber la vieille ville. Ce n'est plus bon. Mais à Connaught Place il y a un hip-indien qui est bien. Son père a une boutique de disques, on peut s'y planquer la nuit pour la fête. C'est bien aussi pour copier des cassettes qu'on revend aux touristes. A Bombay j'ai vu un Australien, superbe. Il se croit charmeur de serpent. Il a acheté un vieux cobra et fait la manche aux touristes devant le Taj. Ils n'ont jamais vu ça : un hippie charmeur. C'est un champion, il fait facile 500 roupies par jour. Il a du disparaître parce qu’il a le Foreign après lui (police des étrangers). Il se défonçait trop aussi et des fois son serpent se cavalait du panier et se planquait sous les voitures. Tu vois le cirque. Il n’avait plus de dents le cobra mais quand même il faisait peur. Il s’en était fait filer un pas dressé, quoi. »

Dans l’invraisemblable piaule, Kathy, la princesse hippie dont ils sont tous amoureux : Marco et Polo (les deux plus grands explorateurs du monde), Toto dit Baba, et tous les autres, Kathy a renoncé à lutter contre l'infernal désordre. Une fille passe la porte :  « Quelqu'un a-t-il du savon ? » -  « Quoi ?» -  « Du savon pour me laver les mains. » Silence embarrassé. Ils sont quinze dans la pièce, pas un n'a du savon. La fille horrifiée, (c'est une nouvelle) :  « Comment, pas un de vous n'a du savon ! » - La douche ne marche pas de toute façon » murmure Toto. « Mais si elle marche, la douche, j'en viens. » Elle n'arrive pas à le croire. Elle pense qu'ils se foutent d'elle. C'est une débutante.

Toto dit Baba l'Africain, c'est un type bien. Il raconte sa vie sans embarras. Un jour en 68, à Pousseau, tu connais Pousseau. Non personne connaît. Le mois de mai à Pousseau c'était pas grand-chose. J'étais un peu frustré. Je suis pas le genre katangais, mais quand même à Pousseau c'était triste. Passe un Allemand dans mon village. Pas un juif allemand comme à la Sorbonne, mais bien tout de même. Il me dit : « Je peux coucher dans ta grange ?... Je vais au Maroc... » Je suis parti avec lui. Après tout seul, toute l'Afrique. En pleine guerre j'ai passé la frontière Biafra-Nigéria sans le savoir. Je leur ai dit je suis un hippie français, je suis pour la paix. Ils m'ont pris pour un fou et m'ont expédié à mon ambassade. Mon père il a compris. Il était gitan un peu quand il était jeune. Mais un jour il s'est arrêté dans une usine. Vingt ans. Je suis revenu au village chercher mon frère, je ne pouvais pas le laisser idiot. Dès qu'on aura moins mal aux pieds, les Indes. »

On parle du festival Pop à Amsterdam. C'est comme un coup de folie. Tout d'un coup presque tous décident d'y aller. Aller à Amsterdam ou à Bangkok, pour eux c'est pareil. C'est la route ouverte impitoyable et fascinante. Toto prend à partie le plus excité des partisans du festival.  Toi tu vas d'abord aller à Paris te faire couper les cheveux, reprendre ton Solex pour aller travailler à ta banque. Tandis que moi un jour je reviendrai à Pousseau sur un éléphant comme un grand sadou. »

Ils passent les frontières comme des oiseaux

Son rêve-cauchemar continue. Ils sont 200.000 chaque année à tenter l'aventure. Ils viennent du monde entier. Incroyable migration chaque année plus importante et plus jeune. Ils peuvent passer les frontières comme des oiseaux, vivre comme des gitans. Ils ont 20 ans et une belle santé à perdre. Certains disent avoir épousé la route pour toujours. Alors ceux-là reviendront. D'autres disent avoir trouvé Dieu.

Lettre d'un père à son enfant voyageur: « Dieu est partout, mon fils, il est bien que tu l'aies trouvé si loin. Mais sache que quel que soit son nom, il est aussi dans la grande cité où t’attendent tes parents. »

END