paris match
LES FEMMES EN CAGE DE BOMBAY
16 Octobre 1981
MARY ELLEN MARK


300D-001-001
Cette jeune prostituée s’appelle Lara. Quelques mètres carrés limites l’univers où elle vit et reçoit ses clients qui lui laissent l’équivalent de quelques francs.

Bombay, pour les touristes, ce sont les « tours du silence » où sont exposés les « Parsi » décédés dont les chairs sont déchiquetées par les vautours. Ce sont aussi quelques images d'une misère que l'on affecte de trouver pittoresque. La photographe Mary Ellen Mark, auteur de plusieurs reportages sur l'Inde, a voulu descendre tout au fond de cette misère et nous en faire découvrir l'effroyable réalité. Pendant quatre mois, elle a partagé, à Falkland Road, la vie des « filles en cage », qui s'y livrent à la prostitution la plus dégradante; elle est devenue leur amie. Dans «Falkland Road - Les prostituées de Bombay» (Editions Photo-Filipacchi), elle raconte sa descente aux enfers. « Paris Match » publie en exclusivité son récit poignant et quelques images de son effrayant témoignage.


300D-001-009
Une tenancière d’une des maisons les plus chères avec ses pensionnaires : «Je les traite comme mes filles et les emmène au cinéma une fois par mois.»

Je pensais à Falkland Road depuis dix ans. C'est en 1968 que je l'avais découverte, lors de mon premier séjour en Inde. J'y retournai à chacun de mes voyages ultérieurs. Falkland Road est une rue bordée de vieilles maisons de bois de trois à quatre étages dont les pièces du rez-de-chaussée, aux fenêtres pourvues de barreaux, sont habitées par des prostituées. Dans les étages supérieurs, d'autres filles, assises en groupe sur le rebord des fenêtres, se coiffent en hélant les clients potentiels. Leur âge varie de onze ans pour les prostituées à soixante-cinq ans pour les ex-tenancières. Mais Falkland Road n'en ressemble pas moins aux autres rues grouillantes des quartiers populaires de Bombay. Toute la journée, la rue est bloquée par des embouteillages monstrueux, dans lesquels sont pris des centaines de taxis et d'autobus à deux étages - peu maniables -, dans un concert incessant de coups de klaxons. On y voit des camelots proposer soutiens-gorge, stylos, magazines et remèdes. Des porteurs d'eau livrent dans les maisons des outres en peau de chèvres pleines, qu'ils déchargent d'un énorme camion arrêté en pleine rue.

Devant les trois cinémas s'étirent, en permanence, de longues files d'hommes attendant le début de la séance suivante (le cinéma tient une place importante dans la vie en Inde). Et puis, il y a aussi les clients, qui arpentent la rue en examinant les filles du regard. Beaux ou ridicules, ils ont de treize à soixante-quinze ans. Ce sont des Indiens des classes pauvres ou de la petite-bourgeoisie - en dépit de la présence occasionnelle de quelques Arabes en robe blanche, le quartier est trop pauvre pour attirer les étrangers. (Les Arabes sont considérés comme très importants car, ayant de l'argent, il leur arrive de louer les services d'une fille pour plusieurs jours.)

Les filles encagées du rez-de-chaussée font tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer les hommes: elles leur font des signes, les appellent, les agrippent à leur passage... Parfois, elles relèvent leurs jupes et font des gestes obscènes. Pendant dix ans, j'ai essayé de photographier Falkland Road. Chaque fois, je me suis heurtée à l'hostilité et à l'agressivité des gens de la rue. Les femmes me jetaient des ordures, de l'eau, me pinçaient. Des hommes m'entouraient, menaçants. Un voleur à la tire me prit mon carnet d'adresses, un ivrogne me frappa au visage. Il est inutile de préciser que je n'arrivai jamais à prendre de très bonnes photos.

En octobre 1978, je décidai de retourner à Bombay et d'essayer, par tous les moyens, de m'intégrer à la vie de ces femmes et de les photographier. Je n'étais pas sûre d'y parvenir, mais il fallait essayer. La veille de mon départ, je fis un rêve intéressant: j'étais un voyeur et, caché derrière un lit d'un bordel de Falkland Road, je regardais trois travestis faire l'amour. Je me réveillai amusée et quelque peu rassurée. Mon rêve était peut-être de bonne augure.


300D-134-011
Dans Falkland Road, c’est l’heure de la sieste et de la détente. La présence de la photographe est une occasion de retrouver le goût de rire.


A mon arrivée, je me rendis tout simplement à Falkland Road. Comme toujours, des hommes m'entourèrent et les femmes me lancèrent, alternativement, ordures et insultes. Tous les jours, avant de les affronter, je devais m'armer de tout mon courage, comme si j'allais sauter dans un bain d'eau glacée. Mais une fois sur place, à faire les cent pas, je me laissais emporter par le tourbillon d'émotion et d'activités du quartier. Les jours passaient, les gens commençaient à être intrigués par mon obstination. Certaines prostituées me prenaient pour une folle, mais d'autres étaient étonnées par mon intérêt et mon attitude envers elles. Peu à peu, je commençai à me faire des amies.

Plus libres, moins timides, les prostituées des rues furent mes premières amies. Elles sont trop indépendantes pour accepter les règles imposées dans les bordels. Quand elles trouvent un client, elles l'emmènent dans une « cage » ou dans une chambre qu'une tenancière leur prête, en échange de la moitié de leurs gains. Certaines leur permettent également de se laver et de se changer chez elles.

La nuit, ces filles dorment dans la rue, avec les mendiants - ce qui, en Inde, n'est pas un déshonneur. Mais ce qui fait d'elles des filles sans asile et les marque comme telles, c'est leur solitude, et le fait que personne ne s'occupe d'elles. Racolant dans les rues pour leur compte, elles sont souvent arrêtées et, n'ayant pas de protectrice pour payer leur amende, elles vont en prison. Elles sont souvent atteintes de fièvres et souffrent de la faim. D'autres ont pour ami un voleur à la tire qui, quand elles ne sont pas en prison, les bat et prend leur argent.

Les relations qui existent entre ces filles sont toute leur richesse; elles nouent des amitiés profondes et sont très solidaires. Leur refuge, leur lieu de rendez-vous, c'est l'Olympia Café, le plus grand et le plus beau des cafés de la rue, avec ses murs recouverts de miroirs. Elles peuvent y trouver des clients potentiels. Ce café devint aussi mon refuge.

J'y passai des heures entières, à boire du thé et à écouter des Qawwati (versets religieux musulmans) et des musiques de films Kindi sur le juke-box. J'avais pour compagnes Asha et Muntaz, dix-sept ans, et Usha, quinze ans. Asha est l'une des plus belles filles que j'aie jamais vue. Ses parents sont morts. Son ami, Ragu, un voleur à la tire du quartier, ne sort de prison que pour mieux y retourner.

Une fois je ne la vis plus pendant quatre jours. J'appris qu'elle avait été arrêtée pour racolage. Je convainquis l'un des hommes du coin de payer son amende pour la faire relâcher. Quand il m'arrivait de passer à Falkland Road à l'aube, je trouvais Asha endormie dans la rue, blottie contre une autre fille. J'attendais huit heures, je la réveillais, et nous prenions le thé. Asha a horreur de ce qu'elle fait, mais elle ne sait pas comment survivre autrement.


300D-153-005
Une mince cloison sépare les cellules. A gauche, une fille reçoit un client. A droite, une de ses camarades se prépare pour la soirée.

Son rêve, c'est d'être domestique. J'ai demandé à des amis s'ils accepteraient de la prendre à leur service. Ils m'ont répondu qu'eux le feraient volontiers, mais que les autres domestiques ne toléreraient pas sa présence sous le même toit. Asha demande dix à douze roupies pour ses services - un prix plus élevé que presque toutes les autres filles. Elle m'a expliqué:

« Je ne ferais pas ça pour moins, ça n'en vaut pas la peine. Et puis, je n'en ai pas besoin: avec le visage que j'ai, les gens me donneront toujours de quoi manger ». Un jour, elle m'a demandé: « Comment un dieu a-t-il pu me donner un tel visage et me mettre dans un tel milieu ? » Je fis ensuite la connaissance des travestis de Falkland Road. Ils sont exhibitionnistes de nature; à force de me voir aller et venir dans la rue avec mon appareil, ils furent séduits, sortirent et me demandèrent de les photographier. Les travestis vivent ensemble, habitent dans des cages ou des chambres voisines du bordel. Champa, un tenancier, fut mon meilleur ami dans cette communauté. Comme les tenancières, il ne racole pas pour lui; il a un petit ami, Yamin, un chauffeur de taxi très beau et très viril, avec qui il entretient des relations suivies.

Nous avons bu une bière ensemble et il m'a laissé le photographier en tenue de « Lady anglaise ». Il me présenta ensuite à d'autres travestis. Je pris l'habitude de venir les voir en début d'après-midi, pour les photographier pendant qu'ils se maquillaient et passaient leurs belles robes pour le soir.

J'ai ainsi appris que beaucoup étaient eunuques, et avaient été castrés très jeunes. Leur clientèle n'est pas nécessairement composée d'homosexuels, mais plutôt d'hommes qui n'éprouvent une grande satisfaction sexuelle qu'avec des travestis. Champa héberge aussi des femmes sous son toit. L'une d'elle, Munni, quinze ans, est petite et très jolie. Elle a d'abord mendié dans les rues, et je crois que, finalement, elle a choisi d'aller chez Champa parce que les bordels pour travestis laissent plus de liberté. Champa me confia : « C'est un peu ma fille ». Il me fut beaucoup plus difficile de faire la connaissance des filles qui travaillent dans les cages. Elles sont méprisées par celles des bordels, insultées et tournées en ridicule par les clients et les autres prostituées. A première vue tout contribue à renforcer cette image: les gestes obscènes qu'elles font, les poses qu'elles prennent, la tenancière qui les surveille sur le pas de la porte… En les connaissant mieux, j'ai réalisé que beaucoup étaient très jolies, et que toutes - même les plus agressives en apparence - étaient très vulnérables.

Fatima, une tenancière, me permit de passer plusieurs nuits avec elle et ses filles. Elle dort dans une minuscule chambre, sur le devant de la cage, dans un très grand lit recouvert d'une couverture aux couleurs vives. C'est là le centre de toute la vie sociale. Un rideau sépare cette pièce d'une très petite chambre sombre, meublée de deux lits, chacun caché par des rideaux. Derrière les lits, un tuyau d'écoulement en ciment et un
énorme bac d'eau. C'est dans cette pièce que ses trois filles travaillent, dorment, se lavent.


300D-003-045
Pour se déshabiller, Lata, 15 ans, a exigé l’équivalent, en roupies, de 25 francs. Avec trois clients par jour, elle peut survivre et aider sa famille.

La soeur de Fatima fait le même métier qu'elle. Elle tient une cage de l'autre côté de la rue. Une nuit, je l'ai vue amener l'une de ses filles chez Fatima, qui l'habilla d'une somptueuse burga bleue et la renvoya. J'ai appris ensuite qu'un proxénète était venu d'un quartier plus aisé de Bombay, chargé par un client arabe - prêt à payer très cher de lui trouver une fille de bonne famille musulmane. Il était venu chercher une fille à trois roupies, dans la rue la plus pauvre de Bombay, afin de berner son client.

Une fois, la préférée de Fatima, Abida, a été louée pendant une semaine à un Arabe. Fatima m'a montré une photo d'Abida avec l'Arabe, prise en studio. Abida a dix-neuf ans, elle est très attirante et a beaucoup de succès. Un commerçant de la rue, amoureux d'elle, voulait l'emmener. De terribles disputes éclatèrent entre Abida et Fatima - qui ne voulait pas la laisser partir. Abida ne savait que faire.

Environ deux semaines avant mon départ de Bombay, elle a disparu. Quand j'ai demandé à Fatima où elle était, elle est restée silencieuse. Une femme m'a dit qu'elle avait été poignardée, une autre, qu'elle s'était enfuie avec son commerçant. Je ne sus jamais la vérité. Trois jours plus tard, Fatima vendait sa cage et partait. Les deux filles qui lui restaient furent vendues en même temps à la nouvelle propriétaire, qui repeignit les lieux en bleu vif. Je n'ai jamais revu ni Fatima ni Abida, et j'ai eu l'impression qu'il ne me fallait plus poser de questions.

Les bordels en étage, au-dessus des cages, sont ce qui se fait de mieux à Falkland Road. Bien que n'ayant pas la classe des bordels d'autres quartiers, ce sont les meilleurs de la rue. Lors de mes premières visites, j'étais gênée, j'avais l'impression d'y être intruse. Chaque fois que je montais les marches, les femmes couraient se réfugier dans leurs chambres, se cachant derrière les rideaux, et une tenancière se mettait à crier.

Je décidai de concentrer mes efforts sur une seule maison, en espérant habituer ses habitants à ma présence. Je choisis celle qui était située à côté de l'Olympia Café, pensant pouvoir m'y réfugier en cas de besoin. Le numéro douze de Falkland Road est représentatif des autres bordels de la rue. On y entre par une porte de bois, et on monte dans les étages - trois ou quatre - par un escalier de bois très raide. Tout de suite à gauche se trouve la première chambre. Plus loin dans le couloir, sur un palier, il y en a six autres.


300D-001-020
Une fille à sa toilette. Malgré l’installation sommaire de cette salle de bains commune, les pensionnaires ont un souci réel de propreté.

Chaque pièce est une " maison " indépendante, avec une tenancière et ses filles. Les tenancières ont de trois à dix filles, la moyenne étant de cinq. Les filles ne sortent que dans le corridor, ne peuvent ni entrer dans une autre pièce que la leur ni monter ou descendre dans les étages. Sauf pour quelques visites chez le médecin ou des courses rapides, elles ne sortent jamais dans la rue. La journée, elles restent dans leur chambre, cuisinent à même le sol, dorment, causent, jouent avec les enfants. Leur vie ressemble beaucoup à celle de toute famille indienne normale. Mes efforts avaient été tellement vains dans les premiers étages du bordel que j'hésitais à gravir l'escalier jusqu'au troisième. Mais Saroja, qui a deux chambres, m'appela:

« Soyez la bienvenue, montez. »

Saroja a vingt-six ans mais en paraît quarante. Comme toutes les tenancières, elle exerce un contrôle très strict sur ses filles. Elles entretiennent des relations de maître à esclave - mais aussi de mère à fille. La protectrice est adorée et crainte. Une nuit, Putla, la plus jeune des filles, se vendit à un ivrogne pour seulement trois roupies. Saroja la prit par les cheveux et la frappa à coups de poing. Putla ne poussa pas un cri. Les autres regardaient en silence. Cinq minutes après sa correction, le visage lavé et sa robe changée, Putla était prête à retourner au travail. Plus avant dans la nuit, je la vis embrasser Saroja et lui masser le dos.

Chez Saroja, toute l'activité sexuelle a lieu sur deux lits entourés de rideaux de couleurs vives. Dans la même pièce, un autre lit sert de banc aux filles et à leurs clients tandis qu'ils attendent. Au fond, il y a le lit de Saroja, une commode et une fenêtre qui donne sur la rue. Les filles de Saroja, comme les autres, racolent devant la porte ou dans l'entrée. Il existe parfois une certaine concurrence entre elles, mais elles sont unies par un profond sentiment de solidarité - surtout quand il s'agit de se protéger des clients.

En début de soirée, quand le premier client arrive, la tenancière bénit ses filles. A la fin de la soirée, elle divise les gains moitié-moitié, et range l'argent dans un petit coffret de bois fermé à clé. A une heure du matin, on éteint les lumières et les clients d'une nuit arrivent. Pour passer une nuit complète avec une fille, il en coûte un minimum de trente roupies (le tarif normal d'une passe est de cinq).

Une nuit, alors que j'étais dans la maison, la police fit une descente et arrêta plusieurs filles pour avoir racolé dans les couloirs. Les tenancières sortirent pour négocier. L'une d'elles, originaire du Népal, me cacha sous le lit jusqu'à ce que tout soit rentré dans l'ordre. « Je suis d'accord pour payer la police, me dit-elle. Après tout, il faut bien qu'ils fassent vivre leur famille ». J'étais bien sous son lit : à l'abri, protégée et acceptée. Saroja a été enlevée de son village, dans le sud de l'Inde, quand elle avait douze ans. Emmenée à Bombay, elle y travailla comme prostituée, puis économisa, emprunta et devint tenancière. Elle m'a expliqué :

« Mon rêve, c'est d'avoir une maison, un bungalow comme ceux de Foras Road, avec des chambres indépendantes pour mes filles. Je pourrais aussi avoir un réfrigérateur et vendre des boissons fraîches et de l'alcool. Je pourrais m'offrir un garde, à la porte, pour empêcher la police de rentrer. Je pourrais avoir des clients plus riches, et même des étrangers.»


300D-128-018
Cette pensionnaire avait été vendu, dans son village, par sa grand-mère, à une tenancière. Elle a choisi de garder son bébé, ne à Falkland Road.

Elle est très attachée à ses filles. Quand l'une d'entre elles est tombée amoureuse d'un serviteur et s'est enfuie avec lui, Saroja et toutes ses filles ont pleuré à chaudes larmes. Un jour, me parlant de Rekha, elle m'a confié:

« C'est ma fille. Je l'ai eue quand j'avais treize ans. Vois comme nous nous ressemblons. Il y a un an qu'elle a ses règles. » Quand une fille tombe enceinte, c'est elle qui décide si elle veut avoir le bébé ou pas. L'avortement est légal en Inde, et il y a dans le quartier un avorteur qui pratique aussi les changements de sexe. II m'a dit:

« Je ne comprends pas pourquoi les hommes vont voir les prostituées. Je n'ai qu'une femme, la mienne. Je dis sans cesse aux hommes: « N'allez pas mettre votre bite dans une de ces sales prostituées ; si vous faites l'amour à votre femme en fermant les yeux, c'est pareil ».

Il y a beaucoup d'enfants qui courent et jouent dans les chambres. Dans la même maison que Saroja vit Sharda, une très belle fille de vingt-deux ans. Elle a deux fils, Yellapa, onze mois, et Mari, trois ans. Mari est un enfant extraordinaire. Il est beau, intelligent et sensible. Il est amoureux de Saroja qui, elle, l'adore. Il passe des heures, assis sur son lit. Quand elle a mal à la tête, il lui masse les tempes avec du baume de tigre. Quand il a de la fièvre, ce qui est fréquent, il dort avec elle.

Je suis devenue de plus en plus intime avec Saroja. Il m'arrivait de rester chez elle jusqu'à l'extinction des lumières et l'arrivée des clients de la nuit. Nous nous faisions monter du thé et restions assises à discuter. Un soir, je l'ai invitée dans un restaurant. J'ai voulu l'emmener dans un endroit différent, spécial, dans un autre quartier. Dès notre arrivée, j'ai compris mon erreur: elle était habillée de manière outrancière, elle se sentait déplacée, mal à l'aise. Le seul endroit où elle se sentait bien, c'était son lit.

On ne m'interrogea jamais sur ma vie. Tout ce que les filles me demandèrent, ce fut quel était mon âge, pourquoi je ne portais pas de soutien-gorge et pourquoi je n'étais pas mariée.

Mes adieux furent tristes. Saroja et moi nous nous embrassâmes, et elle m'offrit un énorme collier de fleurs. Nous pleurâmes. Mari arriva et se joignit à nous. Des femmes me disaient au-revoir de leur fenêtre. Tandis que je passais devant les cages, plusieurs femmes sortirent pour me serrer la main. Champa traversa la rue en courant:

« Envoie-moi une perruque d'Amérique, ma soeur, je penserai à toi chaque fois que je la mettrai ! ».

Le dernier thé à l'Olympia Café. Asha, Usha et beaucoup d'autres amies étaient là. Je commençai à pleurer. «Il ne faut pas, me dit Asha, tu dois partir en disant au-revoir fièrement, la tête haute ». Elle m'accompagna dans la rue pour trouver un taxi. « Ne m'oublie pas », ajouta-t-elle.