PARIS MATCH
ETHIOPIE – LA TROP LONGUE ATTENTE
Avant l’arrivée des aides internationales, Mary Ellen Mark a photographié le martyre des sacrifiés de la faim.

2 août 1985
Mary Ellen Mark a photographié


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Sur cette civière, l’alignement déchirant des bébés dans leurs minuscules linceuls. Dans le camp de Korem, ou 50.000 personnes –dont 13.500 ont moins de cinq ans- tentent de survivre, on rassemble chaque matin, a la morgue, les petits cadavres des enfants morts pendant la nuit.

Ils sont plus de trois millions d'Ethiopiens à souffrir de l'effroyable famine. Et, bien que le gouvernement tente de le garder secret ‑ «Il n’y  aura jamais plus de famine dans ce pays» déclarait en 1978 le président Mengistu-, le nombre des morts est souvent estimé à près d’un million. La sécheresse a commencé en 1983. Depuis, les images tragiques des réfugiés, rassemblés dans des camps où ils espèrent recevoir de la nourriture, nous sont devenues tristement familières. Celles que Mary Ellen Mark a rapportées de Korem, à quelque 1300 kilomètres au nord d'Addis Abeba, montrent avec pudeur le drame des sacrifiés de la faim et respectent leur dignité. Révoltée par le calvaire de ces innocents, l'opinion publique internationale a réagi en un grand élan de solidarité dont les concerts jumeaux «Live Aid» de Londres et Philadelphie, le 13 juillet ont été le dernier exemple. Ainsi apparaît une lueur d'espoir concrétisée par les dizaines de millions de dollars d'aide déjà envoyés dans les pays touchés, Ethiopie, Soudan et Sud‑Sahara. Mais cette générosité se heurte à un obstacle qui semble incontournable : la distribution des vivres.


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Pour éviter la propagation des épidémies transmises par la vermine, ces femmes ont eu le crâne rasé.


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Les vautours, attirés par la mort, survolent le camp ; la nuit, des hyènes rodent autour des tentes.

Il vient de pleuvoir enfin, en Ethiopie. Mais cette bénédiction si longtemps attendue a dejà des effets pervers : elle rend encore plus impraticables les routes, et donc encore plus difficile l'acheminement des vivres. Le manque de voies de communication et de moyens de transport explique en partie pourquoi la distribution des secours se fait mal. Le représentant des Nations Unies à Addis Abeba a demandé la suspension de tous les envois de nourriture par bateau parce que le gouvernement éthiopien n'assure pas l'écoulement des cargaisons. La congestion dans trois ports, Assab, Massoua et Djibouti, est telle que les sacs de céréales pourrissent sur les quais. Depuis le début de l'année, 625.000 tonnes d'aide alimentaire sont parvenues en Ethiopie; seules 227.000 tonnes ont été distribuées. Tracasseries administratives, mais surtout réticence de l'implacable colonel Mengistu à envoyer de la nourriture dans les régions déchirées par la guerre civile, où l’on souffre le plus de la faim. El le moindre des paradoxes n ‘est pas que, pour rembourser son « aide militaire » a son allié soviétique, l’Ethiopie affamée exporte non seulement son or, mais aussi légumes, bétails, fruits et café.

Sous le regard vide d'un enfant squelettique une femme en robe d'été décroche un téléphone . De son geste dépend la vie d’autres enfants qui meurent lentement en Ethiopie ou au Soudan, victimes comme lui de la sécheresse. Et de l'indifférence.

Dans les deux pièces exiguës de ce garage désaffecté du centre de Londres, aux murs tapissés de cartes et de photos de l'interminable drame, ils ne sont jamais plus, faute de place, de quatre volontaires à faire tourner «Live Aid» l'oeuvre du chanteur irlandais Bob Geldof, père et maître d'oeuvre du concert rock du siècle. Depuis janvier, armes de téléphones, ils se relayent autour de trois « permanentes » pour canaliser les dons et les secours.

En décembre dernier, après avoir vu un reportage de la B.b.c. sur la famine en Ethiopie, Bob Geldof avait réussi â convaincre une constellation de vedettes britanniques d'enregistrer un disque pour venir en aide aux victimes. « Band Aid », le précurseur de « Live Aid » était né.

Les 5 millions et demi de 45 tours vendus, après les prélèvements des disquaires et du Trésor britannique ‑ Margaret Thatcher ayant refusé de supprimer, exceptionnellement, la T.v.a. ­n'avalent rapporté que 100 millions de francs aux Africains. Les sept membres du conseil d'administration de « Live Aid », tous mêlés de près au monde du show‑business et des médias et les neuf bénévoles qui s'occupent de l'organisation concrète des secours ont tout fait pour éviter une répétition de ce pillage fiscal. Le premier geste de « Live Aid » a été de se protéger des griffes du fisc. Les trois quarts de la recette des billets des concerts ont été perçus sous forme de dons non imposables. Les retransmissions télévisées et radiophoniques fort nombreuses (147 pays), ont été « gratuites », en échange d'autres « dons » eux, obligatoires.

Dix jours après le double concert de Londres et Philadelphie en faveur des pays africains frappés par la sécheresse et la famine, l'argent continuait à affluer.


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Scène quotidienne en Ethiopie : une mère hurle sa douleur à côté du corps de son enfant.

Tous les espoirs des organisateurs et des artistes sont largement dépassés. Rien que pour la Grande‑Bretagne, ce sont plus de 160 millions de francs qui ont déjà été recueillis. Même le prince Charles, invité d'honneur à Wembley et qui n'était resté qu'une heure avant d'aller «déjeuner chez maman », comme le soulignait ironiquement l'un des chanteurs présents, a fait parvenir un chèque dont le montant est resté secret.

Au total, ce sont plus de 600 millions de francs que « Live Aid », pourra récupérer.

La protection à la source ayant fonctionne, il reste à « Live Aid » à s'occuper de la répartition de cette manne. Une tâche énorme, vu les populations. « Un budget sera établi en fonction des souhaits dès organismes de secours qui opèrent sur place en Ethiopie, au Soudan et au sud du Sahara. Nous ferons le tri dans leurs listes afin d'éviter les répétitions et nous leur enverrons ce qu'ils nous auront demandé. Nous espérons pouvoir satisfaire dans les six semaines à venir les premières demandes. Plus vite cela sera fait, et moins de personnes mourront », déclarait Philip Rusted, le comptable de « Live Aid » au lendemain des concerts. Mais, déjà, le premier projet était en marche afin de battre de vitesse la mort des affamés.

« Je suis allé au Soudan inspecter, en vue de son achat, une flotte de quarante camions, de soixante semi‑remorques », déclare Valérie Blondeau, l'une des trois bénévoles qui constituent l'équipe permanente. Les six autres membres, les experts, n'agissant que selon les besoins. « Le week‑end prochain, je pars pour le Koweit où l'on nous a signalé d'autres véhicules à vendre».

De leurs minuscules bureaux qui ne sont reliés à l'extérieur que par deux lignes téléphoniques constamment surchargées, les trois permanentes, une restauratrice, une avocate et une anthropologue, dirigent toutes les opérations.

« En mars, nous avons réuni les principales organisations charitables qui travaillent en Ethiopie et au Soudan, telles que «Save the children fund», «Oxfam », etc., afin qu'elles nous disent comment nous pouvions les aider grâce aux 100 millions de francs qu'avait rapportés la vente du disque «Band Aid », sorti pour Noël. Elles ont surtout insisté sur les problèmes de distribution des secours. Nous avons donc affrété trois bateaux rebaptisés « Band 1 », «2», et «3» et organisé sept vols charters. » Ainsi, sur un simple télex et en moins de 48 heures, Valérie Blondeau et ses compa­gnes ont expédié quarante tonnes de bâches en plastique. Ceci afin de préserver des intempéries les grains entreposés dans le port d'Assab, en Ethiopie.

«Pour être sûres que les secours vont bien là où ils sont destinés, l'un de nos volontaires accompagne chaque envoi». Grâce à ce contrôle physique, et en continuant à ne passer que par l'intermédiaire de ces organisations non gouvernementales connues, « Live Aid » espère pouvoir éviter les mésaventures rencontrées par de précédentes actions charitables, tel ce concert pour le Bangladesh organisé jadis par le Beatle George Harrisson et dont personne n'a jamais bien su ce qu'il était advenu des sommes récoltées. Ces bénévoles qui n'avaient aucune expérience des actions de secours ont réussi à se faire respecter partout où elles sont allées, traitant d'égal à égal avec les dirigeants politiques locaux, obtenant d'eux ce que les organisations mieux établies ne pouvaient rêver. Valérie Blondeau donne l'exemple de « Band 1 », arrivé à Port Soudan alors que vingt-huit autres bateaux attendaient pour être déchargés. « En 24 heures, tout était terminé et il repartait pour Assab, sans avoir à payer de taxes portuaires. Lorsque je suis allée à Khartoum, j'ai trouvé à ma descente d'avion des ministres et des officiels qui m'attendaient, un samedi soir. Nous avons pu travailler immédiatement ». En plus de ces contacts directs, elles se font aider par les représen­tants des organisations avec lesquelles elles travaillent en étroite liaison. En Ethiopie, où « Live Aid » doit envoyer cette semaine deux personnes pour une mission exploratrice de quinze jours, c'est le représentant de l'association «Relief and Developpement» qui les renseigne sur l'évolution de la situation. Outre les problèmes de transport toujours critiques et «rendus scandaleux par la flambée des cours pratiqués par les transporteurs locaux, qui ont fait passer leurs prix de 30 dollars la tonne transportée à plus de 80 dollars», « Live Aid » espère pouvoir échapper au racket des pays receveurs. « Nous savons qu'une partie des vivres envoyés n'arrive jamais dans les camps. C'est pour cela que nous préférons investir dans des projets en profondeur (irrigation et reboisement) afin de profiter des conditions climatiques qui se sont améliorées ces derniers temps avec les meilleures pluies des dix dernières années. Ceci afin d'aider les réfugiés à sortir des camps.»

Voeu pieux d'amateurs qui, comme le soulignait Bob Geldof, souhaitent «que cette étincelle pousse les gouvernements â faire ce que deux milliards de personnes attendent d'eux ».


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Dans le regard de cette femme qui berce son enfant condamné, la résignation se mêle a la détresse.

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