PHOTO FRANCE
Mary Ellen Mark:
LES BOUGES DE BOMBAY
Octobre 1981


300D-003-045

Falkland Road est l'une des rues les plus pauvres de Bombay. Les prostituées y vendent leurs charmes pour quelques roupies. Mary Ellen Mark y a réalisé ce reportage entre octobre 1978 et janvier 1979. Ces images appartiennent à un livre « Falkland Road, les prostituées de Bombay », publié aux Editions Photo‑ Filipacchi. « J'ai découvert Falkland Road en 1968, dit Mary Ellen Mark, lors de mon premier voyage en Inde. J'y suis retournée à chacun de mes séjours à Bombay. J'étais fascinée, j'avais besoin de savoir ce qui se passait derrière ces façades. Falkland Road est une rue bordée de vieilles maisons de bois de trois à quatre étages dont les pièces du rez‑de‑chaussée, aux fenêtres pourvues de barreaux, sont habitées par des prostituées. Dans les étages supérieurs, d'autres filles, assises en groupe sur le rebord des fenêtres, se coiffent en hélant les clients potentiels. Leur âge varie de onze ans pour les prostituées à soixante‑cinq ans pour les ex‑tenancières. Mais Falkland Road n'en ressemble pas moins aux autres rues grouillantes des quartiers populaires de Bombay. Toute la journée, la rue est bloquée par des embouteillages monstrueux, dans lesquels sont pris des centaines de taxis et d'autobus à deux étages peu maniables ‑, dans un concert incessant de coups de klaxons. On y voit des camelots proposer soutiens-gorge, stylos, magazines et remèdes. Des porteurs d'eau livrent dans les maisons des outres en peau de chèvre pleines, qu'ils déchargent d'un énorme camion arrêté en pleine rue. Devant les trois cinémas s'étirent, en permanence, de longues files d'hommes attendant le début de la séance suivante (le cinéma tient une place importante dans la vie en Inde). Et puis, il y a aussi les clients, qui arpentent la rue en examinant les filles. Beaux ou ridicules, ils ont de treize à soixante‑quinze ans. Ce sont des Indiens des classes pauvres ou de la petite bourgeoisie ‑ en dépit de la présence occasionnelle de quelques Arabes en robe blanche, le quartier est trop pauvre pour attirer les étrangers. (Les Arabes sont considérés comme très importants car, ayant de l'argent, il leur arrive de louer les services d'une fille pour plusieurs jours.) Les filles encagées du rez‑de‑chaussée font tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer les hommes : elles leur font des signes, les appellent, les agrippent à leur passage... Parfois, elles relèvent leurs jupes et font des gestes obscènes. Pendant dix ans, j'ai essayé de photographier Falkland Road. Chaque fois, je me suis heurtée à l'hostilité et à l'agressivité des gens de la rue. Les femmes me jetaient des ordures, de l'eau, me pinçaient. Des hommes m'entouraient, menaçants. Un voleur à la tire me prit mon carnet d'adresses, un ivrogne me frappa au visage. Il est inutile de préciser que je n'arrivais jamais à prendre de très bonnes photos.


300D-001-002
Les cages de Falkland Road, la nuit.


300D-003-044
Un client avec Tarana, un travesti.


300D-002-038
Chaque samedi,et le 1er jour du mois, les filles célèbrent une cérémonie du feu pour chasser le mauvais oeil.


300D-003-052
Asha avec un client. De l'autre côté du rideau, une fille s'habille pour la soirée. La vieille femme assise sur le sol est la mère de la tenancière.


300D-003-050
Cette prostituée est en fait, un travesti.


300D-001-013
« J'entendais des voix derrière les rideaux : celle d'un client, "Mes lunettes, mes lunettes", et d'une prostituée de 13 ans, "Allons, tiens‑toi bien, sois correct ! »

En octobre 1978, je décidai de retourner à Bombay et d'essayer, par tous les moyens, de m'intégrer à la vie de ces femmes et de les photographier. Je n'étais pas sûre d'y parvenir, mais il fallait essayer. La veille de mon départ, je fis un rêve intéressant : j'étais un voyageur et, cachée derrière le lit d'un bordel de Falkland Road, je regardais trois travestis faire l'amour. Je me réveillai amusée et quelque peu rassurée. Mon rêve était peut‑être de bon augure. A mon arrivée à Bombay, je me rendis tout simplement à Falkland Road. Comme toujours, des hommes m'entourèrent et les femmes me lancèrent, alternativement, ordures et insultes. Tous les jours, avant de les affronter, je devais m'armer de tout mon courage, comme si j'allais sauter dans un bain d'eau glacée. Mais une fois sur place, à faire les cent pas, je me laissais emporter par le tourbillon d'émotion et d'activités du quartier. Les jours passaient, les gens commençaient à être intrigués par mon obstination. Certaines prostituées me prenaient pour une folle, mais d'autres étaient étonnées par mon intérêt et mon attitude envers elles. Peu à peu, je commençai à me faire des amies.

Plus libres, moins timides, les prostituées des rues furent mes premières amies. Elles sont trop indépendantes pour accepter les règles imposées dans les bordels. Quand elles trouvent un client, elles l'emmènent dans une «cage» ou dans une chambre qu'une tenancière leur prête, en échange de la moitié de leurs gains. Certaines leurs permettent également de se laver et de se changer chez elles. La nuit, ces filles dorment dans la rue, avec les mendiants ‑ ce qui, en Inde, n'est pas un déshonneur. Mais ce qui fait d'elles des filles sans asile et les marque comme telles, c'est leur solitude, et le fait que personne ne s'occupe d'elles. Racolant dans les rues pour leur compte, elles sont souvent arrêtées et, n'ayant pas de protectrice pour payer leur amende, elles vont en prison. Elles sont souvent atteintes de fièvres et souffrent de la faim. D'autres ont pour ami un voleur à la tire qui, quand elles ne sont pas en prison, les bat et prend leur argent. Les relations qui existent entre ces filles sont toute leur richesse; elles nouent des amitiés profondes et sont très solidaires. Leur refuge, leur lieu de rendez‑vous, c'est l'Olympia Café, le plus grand et le plus beau des cafés de la rue, avec ses murs recouverts de miroirs. Elles peuvent y trouver des clients potentiels. Ce café devint aussi mon refuge. J'y passais des heures entières, à boire du thé et à écouter des Qawwali (versets religieux musulmans) et des musiques de films.

Je fis ensuite la connaissance des travestis de Falkland Road. Ils sont exhibitionnistes de nature; à force de me voir aller et venir dans la rue avec mon appareil, ils furent séduits, sortirent et me demandèrent de les photographier. Les travestis vivent ensemble, habitent dans des cages ou des chambres voisines du bordel. Champa, un tenancier, fut mon meilleur ami dans cette communauté. Comme les tenancières, il ne racole pas pour lui; il a un petit ami, Yamin, un très beau chauffeur de taxi, viril, avec qui il entretient des relations suivies. Il me fut beaucoup plus difficile de faire la connaissance des filles qui travaillent dans les cages. Elles sont méprisées par celles des bordels, insultées et tournées en ridicule par les clients et les autres prostituées. A première vue, tout contribue à renforcer cette image les gestes obscènes qu'elles font, les poses qu'elles prennent, la tenancière qui les surveille sur le pas de la porte... En les connaissant mieux, j'ai réalisé que beaucoup étaient très jolies, et que toutes même les plus agressives en apparence étaient très vulnérables. Fatima, une tenancière, me permit de passer plusieurs nuits avec elle et ses filles. Elle dort dans une minuscule chambre, sur le devant de la cage, dans un très grand lit recouvert d'une couverture aux couleurs vives. C'est là le centre de toute la vie sociale. Un rideau sépare cette pièce d'une très petite chambre sombre, meublée de deux lits, chacun caché par des rideaux. Derrière les lits, un tuyau d'écoulement en ciment et un énorme bac d'eau. C'est dans cette pièce que ses trois filles travaillent, dorment, se lavent.

Les bordels en étage, au‑dessus des cages, sont ce qui se fait de mieux à Falkland Road. Bien que n'ayant pas la classe des bordels d'autres quartiers, ce sont les meilleurs de la rue. Lors de mes premières visites, j'étais gênée, j'avais l'impression d'y être une intruse. Chaque fois que je montais les marches, les femmes couraient se réfugier dans leurs chambres, se cachant derrière les rideaux, et une tenancière se mettait à crier. Je décidai de concentrer mes efforts sur une seule maison, en espérant habituer ses habitants à ma présence. Je choisis celle qui était située à côté de l'Olympia Café, pensant pouvoir m'y réfugier en cas de besoin. Le numéro 12 de Falkland Road est représentatif des autres bordels de la rue. On y entre par une porte de bois, et on monte dans les étages trois ou quatre ‑ par un escalier de bois très raide. Tout de suite à gauche se trouve la première chambre. Plus loin dans le couloir, sur un palier, il y en a six autres. Chaque pièce est une « maison» indépendante, avec une tenancière et ses filles. Les tenancières ont de trois à dix filles, la moyenne étant de cinq. Les filles ne sortent que dans le corridor, ne peuvent ni entrer dans une autre pièce que la leur ni monter ou descendre dans les étages. Sauf pour quelques visites chez le médecin ou des courses rapides, elles ne sortent jamais dans la rue. La journée, elles restent dans leur chambre, cuisinent à même le sol, dorment, causent, jouent avec les enfants. Leur vie ressemble beaucoup à celle de toute famille indienne normale. Mes efforts avait été tellement vains dans les premiers étages du bordel que j'hésitais à gravir l'escalier jusqu'au troisième. Mais Saroja, qui a deux chambres, m'appela « Soyez la bienvenue, montez.»

On ne m'interrogea jamais sur ma vie. Tout ce que les filles me demandèrent, ce fut mon âge, pourquoi je ne portais pas de soutien‑gorge et pourquoi je n'étais pas mariée. Je crois que si je fus acceptée, c'est précisément parce que j'étais célibataire ‑ seule au monde, comme elles. Une tenancière me dit même : «Nous sommes soeurs. Toi et moi sommes condamnées à la même vie.»

END