PHOTO FRANCE
MILLER : POUR TWINKA
Hommage posthume du grand romancier à son amie le “mannequin éternel.
Août 1980


204N-001-16A

Henry Miller est mort le 7 mai 1980. Une de ses dernières grandes passions fut pour le célèbre mannequin américain Twinka, avec qui il vécut pendant quatre ans. Twinka posa pour les plus grands photographes : Ansel Adams, Lucien Clergue, Mary‑Ellen Mark, Eva Rubinstein, Judy Dater... Nous vous présentons quelques‑unes de leurs images. Henry Miller considérait Twinka comme un «mannequin éternel». D'elle, il disait : « Son nom lui‑même évoque une célébrité, un nom unique glorifié, comme Caruso, Picasso, le Duce.» A propos de la photographie, il ajoutait : «Laissez‑moi vous dire que je n'ai jamais possédé d'appareil de photo, jamais pris une photo de ma vie et, bien que plusieurs photographes connus mondialement aient été et soient encore mes amis ‑ et parmi eux, Stieglitz, Brassai, Man Ray et Wynn Bullock ‑, la photographie en elle‑même ne m'intéresse pas beaucoup. Quand j'observe un bon peintre et un mauvais peintre, j'ai conscience de l'immense différence entre leurs approches; mais quand il s'agit de photographes, je n'ai conscience que du déclic de l'obturateur ‑ comme d'enfoncer un accélérateur. Bien sûr, il doit y avoir autre chose dans l'art photographique. D'autre part, chaque oeuvre est différente, unique. Où est la magie? Je ne le sais pas et ça m'est égal. La seule chose qui m'intéresse est la différence entre une bonne et une mauvaise photo, un sujet intéressant et un autre sans intérêt. En ce qui concerne Twinka, le sujet est souvent Twinka dénudée. Parfois, le corps nu suffit à garantir l'intérêt pour le mannequin. Cependant, ce n'est pas suffisant. Quand Twinka pose sans vêtements, elle ne vous jette pas son sexe au visage, ni ne cherche à le cacher. Elle le porte ouvertement, comme un bijou ou un nombril élargi. Nous en avons conscience sans en être dérangé. Elle représente la femme primordiale, plus proche de la nature que l'homme. Mais en même temps, il y a quelque chose de paradoxal en elle. Elle incarne à la fois l'ultime sophistication et la femelle indomptable. Surtout, elle sait choisir et porter ses vêtements. Certains éléments les plus inspirés de sa garde‑robe peuvent venir de l'Armée du Salut ou de Saint Vincent de Paul. Dans tout ce qui est démodé, périmé, elle brille comme un diadème. Elle est une Epiphanie en haillons. Mais en fait, ce qui captive le plus rapidement et le plus profondément chez Twinka, ce sont ses yeux. Ce sont les yeux d'un être humain profond affirmant sa liberté. Ils peuvent brûler du feu dévorant de la fureur ou vous attendrir de leurs rayons de tendre passion. Si elle venait d'une autre époque, d'un autre continent, elle pourrait orner la façade d'un temple hindou, une disciple de plus de la Déesse Kali. Mais même la description de tous ces charmes ne réussit pas à dire la fascination de Twinka sur l'artiste. D'une certaine manière, Twinka est un mélange d'acrobate et d'équilibriste. Elle est faite pour monter un cheval à cru dans un décor de Seurat! Elle peut prendre la pose la plus difficile et la garder indéfiniment. Sur fond d'os nus de la nature -déserts, rochers, falaises ‑, elle laisse libre l'animal en elle. Elle peut varier ses couleurs pour égaler les myriades de dessins de la nature aussi vite qu'un caméléon change sa teinte pour protéger sa vie. Le meilleur en elle se tend vers l'oeil exigeant et affamé de l'appareil. Les images de Twinka réunies ici représentent des années de travail, des années de lutte. Peu de gens se rendent compte de ce que cela veut dire, d'être un mannequin ‑ un bon mannequin. Cela ne signifie pas, par exemple, garder son corps rigide pendant que l'objectif opère. Il ne s'agit pas non plus d'exposer ses charmes physiques. Etre un modèle, pour un peintre ou un photographe, c'est créer un rapport qui inspire. Il faut suggérer davantage que la réalité. Et malgré la douleur des os et des muscles, porter un air d'intérêt intense et de dévotion. Comme me disait un jour un amateur d'art éclairé : « Certaines des plus belles peintures du monde doivent tout au modèle.» Certainement, en pensant aux merveilleuses femelles de Renoir, l'on réalise la vérité d'une telle déclaration. A la fin, tout est extrêmement personnel ‑ subjectif, comme nous disons. Twinka est la personnification du personnel, de l'unique. A ceux qui ont des yeux pour voir, je suis certain qu'elle apportera un plaisir intense ‑ et l'inspiration.»

END