PREMIERE
KEVIN COSTNER/LAWRENCE KASDAN
Quatre mois de tournage dans les mêmes décors que ceux de "Silverado", trois heures de long, 60 millions de dollars de cher et un flop à sa sortie aux USA, "Wyatt Earp" célèbre avant tout l'amitié de plus de dix ans entre Kevin Costner (devant la camera) et Lawrence Kasdan (derrière).
September 1994
PAR NANCY GRIFFIN
PHOTOS / MARY ELLEN MARK


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La legende de Wyatt Earp fait tellement partie de l'imaginaire américain qu'aujourd'hui encore, les historiens s'entre‑battent pour élucider s'il était un vrai héros‑bravo ou un sale‑type-bouh ; et d'ailleurs, qui tira vraiment le premier a OK Corral, hein? Pour certains, Wyatt Berry Stapp Earp, ne a Monmouth (Illinois) le 19 mars 1848, représente le plus grand héros de western. Son biographe, Stuart N. Lake, le décrit, en 1931, comme un justicier courageux et noble qui a décroché sa place au paradis à coups de revolver, alors que d'autres voient en lui un maniaque de la gâchette qui tuait par vengeance et se vantait de ses exploits, perpétuant ainsi son propre mythe. Lawrence Kasdan, lui, le voit comme un Américain moyen: «Il est fort, brutal, il a des principes inébranlables et il s'y tient.»

Nous sommes à une demi‑heure au sud de Santa Fe (Nouveau Mexique), une ville typique de western typique, avec veaux, vaches, chevaux et abreuvoirs, poussière, saloons; en fait, ce décor a été construit en 1984 (déjà?) pour Lawrence Kasdan (déjà) et son Silverado avec Kevin Costner (déjà). C'est aussi là que Lawrence Kasdan (encore) a tourné avec Kevin Costner (encore) sa version de l'histoire de Wyatt Earp (encore!) après celles de John Ford (La Poursuite infernale, 1946), de John Sturges (Règlement de comptes a OK Corral, 1957) et, tout récemment, de George Pan Cosmatos (Tombstone, 1993).

"Historiquement, nous sommes beaucoup plus proches de la réalité que les précédentes versions, dit Costner. Par exemple, c'est le premier film où on voit les trois femmes de Earp. On a changé quelques faits mineurs pour rendre le scénario plus efficace, mais, émotionnellement, ça reste vrai, comme ça l'était pour JFK. »

Kasdan a construit le film comme un western classique, sans le moindre artifice et effets spéciaux. Les somptueux plateaux sont tous vieillis, poussiéreux et éclairés avec un naturalisme exacerbé. « Je suis contre tous ces westerns rock'n'roll, dit Kasdan. J'aime les films qui sont des machines à voyager à travers le temps. Qui me ramènent en arrière pour me montrer comment c'était, comment les gens s'habillaient, comment étaient les rues, ce qu'ils pouvaient se dire .... C'est comme ça que je voulais que mon film soit : de la vraie vie. C'est la fonction du cinema.

Des amis de onze ans

Costner est assis a côté de son réalisateur : « Il n'entend pas très bien de ce côté [il montre l'oreille droite de Kasdan] et il faut toujours que je lui donne les bonnes idées de ce côté‑ci [il designe l'oreille gauche] et quand je suis furieux, je lui parle là [il montre a nouveau la droite].

Amis‑zé‑collègues, Costner et Kasdan forment un couple piquant, qui compte parmi les très‑puissants du cinema commercial. D'un côté, une des plus grandes stars du monde. De l'autre, un réalisateur‑scénariste qui, non content de declarer : « Les films américains ont rarement été plus mauvais, » a aussi osé proférer : « La présence d’une star ne change rien au succès critique ou commercial dun film; en revanche, les effets négatifs sont énormes.

Ils sont quand même les meilleurs amis du monde : ils partent en vacances ensemble en famille, se donnent mutuellement des conseils et demeurent très proches dans un Hollywood où la notion d'amitié est plutôt élastique. Ils se connaissent depuis onze ans et, à eux deux, ils forment un véritable clan au sein d'une industrie aussi traîtresse que Tombstone. Autant artistes qu'hommes d'affaires, ils évaluent leur travail selon leurs propres critères d'excellence tout en sachant garder un oeil sur le box‑office.

Lawrence et Kevin (à l'epoque très inconnu) ont sympathisé sur le tournage des Copains d'abord (1983‑84). Pendant plusieurs semaines, toute l'équipe a vécu ensemble dans une maison a Beaufort (Caroline du Sud). Ils faisaient la fête tous les samedis soirs et jouaient au football américain dans le jardin. Une nuit, Kasdan et Tom Berenger se sont mis à parler de westerns (Berenger venait de tourner dans Les Joyeux Débuts de Butch Cassidy et le Kid). Costner mourait d'envie d'intervenir mais ii se retint : C'était tout ce que je voulais faire! Des westerns! Mais ça avait déjà été dur de dire a Larry que j'aimais ce qu'il faisait, j'allais pas en plus lui dire :"Oh, j'aime aussi les westerns, j'aime exactement les mêmes choses que toi", même s'il se trouve que c'est vrai. Je le vois parler a Berenger et je me dis : "Non! Parle‑moi de westerns! Les westerns, c'est mon truc ! »

Six mois plus tard, Kasdan doit avouer a Costner que tout son role a été coupé au montage. Je lui ai dit : "ça me désole vraiment, mais je coupe toute la fin et, du coup, ton personnage saute. " Il était tout sourire. Ii m'a dit: "Larry, ça a été l'expérience de ma vie; ça m'a montré quel genre d'acteur je voulais être, et je n'échangerai ça contre rien au monde. Tu n'as pas à t'excuser, tu m'as fait un grand cadeau. " Je suis resté sur le cul, et c'est à cet instant que je crois que notre amitié a démar­ré. J'avais déjà prévu d'écrire Silverado avec mon frére et je me suis dit que j'allais écrire un role pour lui là‑dedans." A ce propos, Kasdan croit savoir quelle scène de Silverado a fait de Costner une star. Avant la fusillade finale, Costner galope à cru vers la ville et donne un coup de pied dans la porte du saloon: "A ce moment‑là, il est tout ce que vous voudriez qu'il soit. Quand il plonge derrière le bar en tirant sur deux types à la fois dans deux directions opposées ! Un vrai truc à la Steve McQueen ! La gueule qu'il avait en descendant de ce cheval et la façon dont il tourne sur lui-même avant d'entrer dans le saloon... J'ai toujours pensé que c'est cet instant qui a scellé le destin de Kevin.

On accouche dans la douleur

Present dans la quasi‑totalité des scènes, coproducteur et moteur du film, Costner a totalement confiance en Kasdan. Malgré tout, l'équipe du film a été témoin d'un respectueux ‑ mais robuste ‑ échange entre la star et le réalisateur. Car même si Costner accepte que Kasdan ait le dernier mot, il ne se prive pas d'avoir l'avant‑dernier. Mais, quand Kasdan contredit les conseils qu'il a lui‑même donnés à un acteur pendant une répétition privée , Kevin se contente de sourire et de faire un clin d'oeil.

Le problème, c'est que les deux ont gagné, à Hollywood, le droit de contrôler leurs films. Wyatt Earp s'est donc retrouvé au carrefour de leurs ambitions et de leur affection. L'harmonie qui a régné sur le tournage est apparue après de douloureux conflits autour du scénario. Un consensus entre deux entêtés, c'est dur à obtenir. « Ils sont tous les deux incroyablement têtus, » dit Jake Kasdan, 19 ans, fils de Lawrence, qui a écrit un livre sur la production du film. « Ils ont l'habitude de toujours obtenir ce qu'ils veulent. On leur dit rarement "non", et là, ils ont dû se dire "non" l’un à l'autre et l'accepter parce qu'ils voulaient faire le film."

K. le maudit

En fait, le gros lézard, ce sont les deux Oscars et les 184 millions de recettes que Costner a ramassés pour Danse avec les Loups; c'est ce qui a nécessité une renégociation de leur contrat respectif. Il y a un aspect oedipien assez croustillant là‑dedans : Costner considère Kasdan comme son mentor parce que c'est lui qui l’a choisi pour Les Copains d'abord en 1981 (et coupé au montage), qui l’a élevé au rang de star dans Silverado et qui a écrit le scénario de Bodyguard (le deuxième plus grand succès international de la carrière de Kevin).

Parallèlement, Kasdan doit certainement voir dans Bodyguard l'exemple le plus spectaculaire du paradoxe de sa carrière : ses scénarios se sont traduits par d'énormes succès, ses films moins. IL a ainsi écrit les scénarios de trois autres films qui ont dépassé les 200 millions de dollars de recettes – Les Aventuners de l'Arche perdue (Spielberg), L'Empire contre‑attaque (Marquand), Le Retour du Jedi (Kershner) ‑ tandis que, parmi les films qu'il a réalisés ‑ La Fiêvre au corps (1981), Les Copains d'abord (1984), Silverado (1985), Voyageur malgré lui (1988), Je t'aime a te tuer (1990), Grand Canyon( 1991) et Wyatt Earp (1994) ‑, son plus grand succès reste Les Copains d'abord avec 56 millions de dollars de recettes aux Etats‑Unis. Signalons ici que Wyatt Earp ne franchira même pas la barre des 25 millions...

A propos de Bodyguard, Costner avoue: " Le film a engrangé 400 millions de dollars alors que la fin n'a aucun sens. Je sais que c'est dur à digerer pour certains. Ca serait dur pour moi si je ne jouais pas dedans. On se dit : "Bordel, je n'y comprends rien !"


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Connu pour ses roles dans des séries télé, Mark Harmon interprète le rôle du shérif John H. Behan, dont les rapports avec Wyatt, par petite amie interposée, sont assez tendus.. 


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Quelques images du film que vous ne verrez pas à l’écran, parce que coupées au montage
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Linden Ashby


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Michael Madsen (ci-dessus) et Linden Ashby interprètent deux des (quatre) frères Earp. Famille nombreuse comprenant deux parents, quatre fils et sept belle-filles (en comptant les trois de Wyatt a lui seul).


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Isabella Rosselini tient le fugace rôle de Big Nose Kate, une prostipute qui, non contente de partager la vie de Doc Hollyday, passe relativement son temps à se chamailler avec. Notons que son surnom de « gros nez » n’a rien à voir avec son physique…


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Pour interpréter le légendaire Doc Hollyday, le moins qu'on puisse dire est que Dennis Quaid a beaucoup maigri. Un nouveau physique assez effrayant mais ad hoc pour tenir ce rôle de joueur‑tueur-tuberculeux.

Kasdan admet aussi qu'il n'est pas très à l'aise avec le film qu'il estime être « une version bizarroide » de ce qu'il avait écrit. A la même époque est sorti Grand Canyon, son enfant chéri, qui a été reçu de façon mitigée par la critique et qui n'a fait que 32 millions de dollars de recettes aux Etats‑Unis. « C'est étrange, quand vous n'êtes pas du tout satisfait de votre travail et que ça a beaucoup de succès. De la même facon, c'est très énervant quand vous pensez que quelque chose est très bon et que ça ne marche pas. »

« Larry vit en sachant qu'il pourrait faire des films commerciaux , mais il persiste dans son cinema « , précise Costner. Et c'est la valeur marchande de Costner qui donne à Kasdan des moyens considérables (dignes de quelques‑uns de ses maîtres à filmer : Kurosawa, David Lean... ) et la possibilité d'obtenir la reconnaissance qu'il estime mériter d'un public capricieux et d'une ville (Hollywood) dont il se méfie. Cette reconnaissance compte beaucoup pour lui. Il y a des details qui ne trompent pas : quand on se promène dans les bureaux de Kasdan, à côté de ses 6 nominations par la Guilde des auteurs américains (qu'il a gagnées pour Les Copains d'abord), ii y a une grande feuille de papier, encadrée, avec des inscriptions mystérieuses : " LARRY GORDON, 8/1/75; CLINT EASTWOOD, 9/4/75; GUY MCELWAINE 1/26/76...‑ en fait le décompte des 65 refus qu'avait rencontrés son scenario de Bodyguard.

Un film est né...

En novembre 92, en vacances à Deadwood (Dakota du Sud) où il possède une maison et un restaurant‑casino, Costner avait montré à Kasdan un script de 306 pages qu'il avait développé avec le scénariste Dan Gordon ; il envisageait la possibilité d’en faire un événement pour la television à péage ou une minisérie de six heures. De retour a Los Angeles, Kasdan fait une visite‑surprise à Costner qui était à l'hôtel où il donnait une conférence de presse pour Bodyguard. Costner raconte qu'il a senti un frisson d'appréhension lorsque Kasdan est entré dans la pièce : « Comme je vous l'ai dit, il a un pouvoir sur moi. Il m'entraîne dehors et me dit : 'Je veux faire ce truc. ‑ Quel truc? ‑ Ce truc sur Wyatt Earp. Mais je veux en faire un long métrage, et si tu t'engages à jouer dedans, je l'écrirai." Et j'ai dit [Costner prend un ton d'élève obéissant) : « OK. »

Cinq mois plus tard, Kasdan livre un premier jet de 165 pages, qu'il considérait comme « parmi ce que j'ai écrit de mieux ». Il n'envisageait pas de critique possible. « J'ai toujours fait les films que j'ai voulu faire et personne n'y a jamais changé une ligne. » Jusque‑là… « Son manque d'enthousiasme m’a choqué, » dit Kasdan qui en rit aujourd'hui. Un peu jaune?

Kasdan avait transformé la légende de Wyatt Earp en une tragédie épique courant sur trente‑cinq ans : la descente aux enfers d'un homme qui passe de l'innocence à la violence, à la frontière de l'Ouest. Son scénario réinventait Wyatt Earn comme une métaphore de l'Amérique. En fait, après l'intervention de Costner, Kasdan a complètement réécrit le scenario. Il s'est penché sur le personnage d'Urilla (la première femme de Earp), il a développé le personnage du père et la jeunesse de Wyatt. Le problème était que Kevin avait trés envie de jouer certaines des scènes du script original de Gordon. « Larry a véritablement essayé de m'écrire un rôle formidable, mais j'avais au depart un scénario de six heures et je me souvenais de tout dans ces six heures. Ainsi, pendant ces quelques semaines un peu tendues du printemps 93, Costner et Kasdan se sont enfermés et ont bataillé autour du scénario. « J'étais prêt à laisser tomber si nous n'arrivions pas à nous entendre, dit Kasdan. Je ne voulais pas qu'on se brouille pour ça, mais je ne voulais pas non plus tourner quelque chose qui ne me plaise pas. Ce fut violent. Je disais à Kevin: "Je ne peux pas réaliser cette scène. Je ne sais pas comment!" Il répondait : "Well, je la veux!"

Lorsque Costner a dû quitter Los Angeles en avril pour tourner Un monde parfait, il n'était pas complètement satisfait mais il décida qu'il était temps de faire confiance à son ami. « J'ai téléphoné à Larry et je lui ai dit : "Je te laisse le bébé." Il m’a répondu : "C'est ce que j'ai toujours voulu, garder le bébé. »

Dix jours après la fin du tournage a Santa Fe, alors qu'ils se lancaient dans la postproduction, un cadeau de Noel bien désagréable leur tomba dessus la gueule : la sortie de Tombstone et ses 55 millions de dollars de recettes, avec Kurt Russell dans le rôle de Earl et Val Kilmer dans celui de Doc Hollyday (le pistolero tuberculeux, pote de Earl). Pour Costner, le succès du film fut dur à avaler. Le scénariste, Kevin Jarre, lui avait envoyé son script a la mi‑92. « Bon scénario, mais non, merci. J'ai mon propre projet , avait‑il répon­du. Après que Kasdan eut convaincu Costner de faire de Wyatt Earp un long métrage pour la Warner, Universal, désirant éviter un combat fratricide avec des cadors, laissa tomber Tombstone. Jarre cria au scandale, déclarant dans la presse que Costner voulait couler son film. En réalité, selon les dires de Kevin (confirmés chez Universal), il aurait personnellement intercédé auprès de Casey Silver (le directeur de production chez Universal) pour qu'on remette Tombstone en circulation. Ce qui permit à Jarre de le faire produire par Hollywood Pictures et de devancer Wyatt Earp.

« Ces conneries m’ont rendu dingue, » raconte Costner. « Rétrospectivement, j'avais la nausée d'avoir dit qu'il fallait laisser Jarre faire son film. Dans mon coeur, je savais que c'était ce qu'il fallait faire, mais je savais aussi que ça ferait des embrouilles. En ce qui concerne notre Wyatt Earp, il y a une chose que je sais, c'est que nous avons fait le film que nous avions décidé de faire. Même si les perspectives commerciales d'un film de 3 h 10 en plein été étaient plutôt sombres. » Néanmoins, Costner a soutenu Kasdan quand ce dernier a refusé de raccourcir son film. Allié indé­fectible, Costner a aussi poussé la Warner à accéder à la requête de Kasdan qui voulait que son nom apparaisse au‑dessus du titre, un privilège rarement accordé aux autres ténors de la réalisation. Par exemple, pour Maverick le nom de Richard Donner apparaît sous le titre.

« Il y a de nombreux parallèles entre Wyatt et Kevin, » dit Kasdan. « Kevin est intelligent, intuitif. Il n'est pas toujours très clair dans sa tête, mais il est très expressif. Et, comme Wyatt, il est très loyal et fidèle en amitié. Il ne passe pas son temps a réévaluer les gens.»

Costner et Kasdan vivent ainsi selon leur propre code à Hollywood, le code du Gang des demi‑tourneurs »: si un type tombe de son cheval, l'autre fait demi‑tour pour aller le chercher. Au mépris du danger. «On voit beaucoup ça dans les westerns, explique Costner, et c'est quelque chose que nous admirons. On ferait demi‑tour, mêrne sous un déluge de balles.. . C'est un métier où il y a des tas de mauvais exemples. Et vos amis sont là pour vous rappeler que vous, vous n'êtes pas comme ça.. »


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C’est la jeune et jolie Joanna Going qui campe la troisième femme non pas de Barbe‑Bleue mais de Wyatt Earp (reconnaissabte a sa moustache blonde)

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