VOGUE HOMMES
LE KKK CHANGE DE MASQUE
SUB TITLE
July/August 1995
Tcihir Shah
 
L'attentat à la bombe d'avril dernier contre un immeuble fédéral d'Oklahoma City a traumatisé l'Amérique. A la suite de cet acte terroriste, le FBI s'attaque à la plus connue des organisations qui militent pour la suprématie de la race blanche, le Ku Klux Klan. Nouveautés : un discours « adouci » et le recrutement de nombreuses femmes. Rachel Pendergraft, Grand Dragon, est la plus influente d'entre elles. Tahir Shah l'a rencontrée.


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Rachel Pendergraft, ses filles Charity et Shelby, son père Thom Robb et Michael Lowe, membre du Grand Conseil.


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Près de Pulaski, une des femmes chevalier du KKK en grande tenue.

Rachel Pendergraft ne savait pas encore marcher quand ses parents lui offrirent ses premières robes à cagoule. Ses souvenirs d'enfance les plus lointains sont peuplés de cérémonies nocturnes, de croix enflammées, et de serments d'allégeance au Ku Klux Klan. Agée de vingt-cinq ans, Pendergraft est actuellement la plus influente de toutes les femmes de l'organisation. Blonde au teint clair, grands yeux noisette, elle incarne le nouveau visage du plus redouté des groupes américains d' »apôtres de la haine». Sur le seuil d'une chambre de motel miteux, quelque part dans l'est du Tennessee, tailleur marine, chemise crème, elle m'adresse un large sourire rehaussé de rouge, en femme qui sait à quel point est importante la première impression que l'on donne de soi.

La chambre est encombrée de vanity-cases, de jouets d'enfants; cinq ou six tailleurs sont étalés sur les lits. Charity, trois ans, et Shelby, bientôt deux, regardent la télévision, vêtues de leur robe du dimanche. Dons un coin de la pièce, suspendus a des cintres, il y a deux ensembles de soie blanche, robes longues et cagoules assorties, ornés de bandes noires indiquant l'appartenance au grade le plus élevé du Klan. II s'agit là des robes d'un Grand Dragon, d'un membre du Grand Conseil des Chevaliers du KKK, et Pendergraft est la première femme admise dons leurs rangs. Le Ku Klux Klan aborde le prochain millénaire armé d’une toute nouvelle stratégie. Il a redéfini son dogme, peaufiné son message ; à present, il se soucie de l'environnement, et se préoccupe de son image auprès des médias. Mais le changement le plus significatif, sans doute, est que le Klan, délibérément, recrute aujourd'hui des femmes aux échelons les plus élevés. C'en est fini des appels aux armes. En 1995, le Klan s'emploie à promouvoir une image plus douce, plus matriarcale. Les lynchages n'appartiennent peut‑être pas encore au passé, mais les petits déjeuners du KKK sont tellement plus sympathiques!

Quand nous étions gosses, le Klan organisait tout le temps des pique-niques et des barbecues, explique Pendergraft de son accent traînant du Sud. « Je n'avais pas d'amis noirs, mais j'ai quand même, une fois, connu une petite Mexicaine. Nous n'étions pas très proches l'une de l'autre. Elle comprenait que j'appartenais au Klan. Je suis entièrement dévouée à la cause, affirme‑t‑elle, je my consacre, parce que je m'inquiète pour l'avenir de mes enfants. J'aime mes proches parce qu'ils sont blancs, j'aime mes enfants parce qu'ils sont blancs et j'aimerai mes petits-enfants parce qu'ils seront blancs. Ce que vous devez comprendre, ajoute‑telle, s'animant soudain, c'est que nous ne haissons pas les Noirs, mais, simplement, nous aimons les Blancs. » Cette formule est le tout dernier slogan du Klan. II fleurit sur ses affiches, sur les casquettes de base‑ball, et sort constamment de la bouche des présentateurs de la chaîne câblée du KKK. « En aucune façon, nous n'avons changé d'attitude, affirme encore Rachel Pendergraft, mais nous perfectionnons notre image, et nous nous employons a améliorer notre professionnalisme. » Pendergraft et son père Thom Robb, un vétéran, dirigent la section la plus ancienne et la plus nombreuse que compte le Klan aux Etats‑Unis. Cette confrérie, les « Chevaliers du KKK », a compris que le Klan n'avait d'autre moyen de devenir une force viable au plan national, ce qu'il était dans les années 20 quand il comptait cinq millions de membres, que de paraître entreprendre une métamorphose. Son programme de changement radical s'est heurté a l'hostilité des membres de la vieille école. En réalité, les Chevaliers, familièrement appelés les « 4 K » (Knights of the KKK), ont perdu environ la moitié de leurs membres depuis le début des réformes. Mais père et fille ne se laissent pas décourager par ceux qui s'accrochent à leurs visions étriquées. Leur appel en faveur de l'abandon de la robe traditionnelle lors des réunions publiques, de la mise entre parenthèses de la rhétorique anti‑ethnique, de l'accueil des femmes au sein de la congrégation, fait partie d'une opération de dépoussiérage visant à aligner le Klan sur le vaste mouvement des chrétiens fondamentalistes de droite dont on constate la montée aux U.S.A.. Le moment est venu où le Klan, en se redonnant un peu de respectabilité, peut sortir de l'ombre et se faire connaître, non pas en tant que société secrete de Sudistes endurcis, mais comme une force politique avec laquelle ii faut compter.

Marc Caplan, de a Ligue Anti-Diffamation, un des groupes qui surveillent les agissements du Klan et ceux d'autres organisations d' « apôtres de la haine », a le sentiment que cette restructuration, même si elle a ses détracteurs actuellement, est extrêmement bien conçue, et que ses implications pour l'avenir sont inquiétantes. « Les femmes ont toujours été le point faible d'un mouvement qui prêche la haine, déclare‑t‑il, c'étaient à elles qu'on interdisait traditionnellement d'assister aux réunions du Klan, et qui freinaient les hommes.


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L’accueil des femmes au sein de la congrégation fait partie d’une opération de depoussiérage du Ku Klux Klan.

A présent qu'elles sont parfaitement intégrées, tout a changé. Non seulement elles cherchent à s'arroger le pouvoir au sein de l'organisation, mais c'est à elies qu'incombe la responsabilité de l'endoctrinement des enfants. Et ils représentent l'avenir du Ku Klux Klan. » Robb confirme cette nouvelle orientation: « Rappelez‑vous que le corps électoral, aux Etats‑Unis, est en majorité constitué de femmes. Par conséquent, nous devons convaincre les femmes, et les faire accéder aux plus hauts niveaux de responsabilité. » Pendergraft s'em­ploie à faire venir au Klan des femmes « jeunes, intelligentes, et célibataires «. En ce moment même, affirme‑t‑elle, les femmes représentent environ 45% des effectifs du Klan, et « nous avons beaucoup de femmes célibataires », precise-t‑elle. On trouve parmi elles des avocates, des femmes d'affaires, des étudiantes, des employées. «Quand j'étais encore célibataire, j’ai converti mon futur mari, Scott. II n'appartenait pas au KKK lorsque nous nous sommes rencontrés. C'était seulement un jeune homme très bien qui partageait avec moi les mêmes valeurs, celles de la race blanche et de la religion chrétienne.» Aujourd'hui, le couple élève ses enfants « dans la foi ». « Je ne prononce jamais le mot nègre a la maison, souligne Pendergraft avec le plus charmant sourire, j'essaie réellement de ne pas dire du mal des non‑Blancs quand je suis avec les gosses. Mais il est tellement important d'inculquer la fierté de sa race à nos enfants le plus tôt possible. Aux Etats‑Unis, il y a suffisamment longtemps qu'on inflige aux enfants Blancs un sentiment de culpabilité sous le seul prétexte qu'ils sont Blancs. Nous mettons en place un programme, un mouvement de Jeunesse destiné aux enfants de douze à dix‑sept ans. C'est un domaine sur lequel nous devons tout particulièrement concentrer nos energies.» Récemment, Pendergraft et son père ont acheté quarante hectares de terrain dans les montagnes Ozarks pour mener ce projet à bien. Le site accueillera le nouveau bureau national, et là sera assurée, selon un cycle de deux ans, la formation des dirigeants de l'organisation. «Nous sommes une entreprise comme les autres. Nous formons nos futurs cadres. Si vous avez un message à transmettre, vous avez besoin de gens compétents pour séduire les masses. »


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C’est la masse des électeurs que Pendergraft et ses Chevaliers rêvent de séduire. «Nous n'allons pas tarder à voir l'organisation devenir une force politique de premier plan dans ce pays », avance‑t‑elle carrément avantd'ajouter « II ne s'écoulera pas vingt‑cinq ans avant que le pays soit dirigé par un membre du Klan, j'en suis convaincue. La Maison Blanche a été construite pour un vrai président blanc. » La prochaine étape sur la route menant à la suprématie blanche est la cérémonie annuelle du retour aux sources, a seize kilomètres du motel, dans la ville de Pulaski. Les Chevaliers du KKK y reviennent une fois par an, pour honorer leurs fondateurs et prêcher leur message. Le 24 décembre 1865, six jeunes gens se réunissaient, à la seule lueur des bougies, dans une maison obscure de Pulaski, pour fonder une secte secrète. Au départ, dit‑on, ils avaient choisi un nom ridicule et des costumes inquiétants sans autre intention que de se livrer à des canulars innocents, en préservant leur anonymat. En quelques mois, leurs succès étant connus et l'aspect clandestin du groupe ne manquant pas de séduire, des disciples plus sérieux se déclarèrent. Honteux de cet héritage infamant, les habitants de Pulaski sont restés chez eux. Dans la presse, des placards publicitaires annoncent : « Hé, les enfants, venez voir Santa Klaus, souvenirs, objets artisanaux, musique country, « klowns », joueurs de cornemuse. Venez vous faire prendre en photo avec un membre du Klan en costume. »

Le maire de la ville ne peut pas refuser au Klan le droit de tenir sa manifestation. « II y a encore deux ou trois ans, témoigne‑t‑il , ils braillaient « Dehors, les Nègres ! Dehors, les Nègres ! » et ils faisalent des saluts nazis en défilant. Mais le pire, c'est d'entendre les habitants des autres communes surnommer Pulaski "Klanville ". «  Sur la grand‑place, Pendergraft et ses compagnons installent les éventaires et les bannières. Tandis que les membres du Klan surgissent de toutes parts, le nouveau visage du KKK garnit les étalages. « Nous vendons des hot‑dogs, des nachos, des T‑shirts et des casquettes de base‑ball », explique Pendergraft. Le Klan Kitsch comprend des badges proclamant : " Klan Kids Kare " (Les enfants du Klan se sentent concernés), des T-shirts: "La pureté raciale, c'est la sécurite en Amérique ", des statuettes et des poupées encagoulées dont les yeux rouges brillent dans l'obscurité. Anastasia Robb, dix‑neuf ans, belle‑soeur de Pendergraft tient un stand, « Je n'ai jamais compté d'amis très proches parmi les minorités ethniques. J'ai toujours su que je voulais épouser un aryen, et avoir des enfants aryens », declare-t‑elle. A côté, une femme prépare une fournée de hot‑dogs, vêtue du nouvel uniforme « politiquement correct » de l'organisation : chemise blanche et cravate noire, badges du KKK, et casquette de base‑ball portant le dessin d'une femme du Klan en tenue de cérémonie et le slogan "Girls In The Hood" (Filles en cagoule, d'après le titre du film de Singleton, Boyz N the Hood).


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Le Ku Klux Klan aborde le prochain millénaire en force politique ; armé d’une nouvelle stratégie.

Le dernier numéro du journal Le Pa­triote blanc, écrit et dirigé par Rachel Pendergraft, est distribué à tous ceux qui tiennent un stand. A côté d'articles qui demandent aux membres du Klan de s'abstenir de tuer des « Noirs » et de vendre de la drogue, on trouve un encadré encourageant le lecteur a devenir « un ami des Chevaliers du KKK ». Pour s'inscrire, on paie une cotisation de vingt‑cinq dollars et on signe un formulaire déclarant : « Je suis aryen et ma famille est exempte de tout métissage. Je ne suis pas marié a une non-Blanche et je ne fréquente pas de non-Blanche. » Beaucoup de membres du Klan ont parcouru des milliers de kilomètres pour ce « retour aux sources ». Thom Robb, un petit homme effacé en costume sombre et imperméable élimé, d'un éventaire à l'autre, prodigue des encouragements. Par le passé, ii avait appelé à l'exécution des homosexuels et des immigrants; aujourd'hui, il est plus circonspect et soucieux de son image; iI préfère le titre de Dirigeant national a celui de Grand Sorcier et ne "revêt la robe" qu'en privé pour des cérémonies d'embrasements de croix, comme celle qui se tient ce soir‑même dans un endroit secret à vingt kilomètres de Pulaski. Ici, les membres du Klan se réunissent dans une propriété privée. Sous le couvert de l'obscurité, un convoi de camionnettes et breaks rejoint un pré au centre duquel se dresse une immense croix imbibée de gasoil, atteignant douze mètres.

Ordre est donné de «revêtir la robe». Loin des regards des électeurs americains, ils reproduisent un rite qui est aussi ancien que leur ordre. Dans leurs costumes chatoyants de satin blanc, les Chevaliers, telles des apparitions, traversent le pré pour entourer la croix géante, symbole de l’identité chrétienne du Klan, en brandissant des torches enflammées. Puis, d'un même mouvement, les silhouettes lancent leurs brandons flamboyants vens la croix, en hurlant a l'unisson : «  Pouvoir Blanc «  A Pulaski, tandis que se poursuivent les festivités, les opérations sont surveillées de loin par des groupes anti‑KKK considérant le Klan nouvelle manière plus dangereux que l'ancien. L'un de ces opposants declare : « Autrefois, la rhétorique était rudimentaire, et leur style ouvertement militant. Aujourd'hui, leurs arguments mielleux et bien convenables sont plus faciles à avaler. Sous le vernis, bien sûr, rien n'a changé. » Quand les hot‑dogs sont terminés, les Chevaliers du Ku Klux Klan se préparent a défiler à travers Pulaski. Pendergraft rassemble les enfants, distribue les bannières et veille à l'alignement des membres en rangées régulières, espacées de trois mètres exactement. L'ordre leur est donné de ne pas faire la moindre remarque de caractère raciste.

Dans un silence complet hommes, femmes et enfants défilent dans les rues à present désertes. Certains hommes tiennent les drapeaux. En tête du cortège, Rachel Pendergraft. Quand le défilé atteint la maison où est née l'organisation, tout le monde s'arrête. Le visage de Pendengraft perd soudain son sourire permanent. Les traits figés comme si elle était glacée jusqu'au sang, elle lève le bras pour faire le salut nazi. A ses côtés, le Père Noel du Ku Klux Klan fait de même.

Tcihir Shah

END