VOGUE PARIS
LE SONGE D’ANGKOR
February 1997
Par Olivier Frébourg.
Photos Mary Ellen Mark.


225I-221-010

Mary Ellen Mark aime l'instantané. Elle ne met pas en scène, elle dérobe : l'expression d'un gamin assis près de son chien endormi, le regard innocent d'un jeune moine, les colonnes du temple de Prah Khan. Des instants de vie, la poésie d'Angkor, ailleurs encore méconnu de l'Occident. Grande, élégante, parée de bijoux ethniques, une lourde tresse de cheveux noirs, Mary Ellen Mark est une photographe de renom. Son oeil globe‑trotter court le monde pour Vogue, le New Yorker, Harpers Bazaar, Allure, Stern ou Details. Une passion pour ne pas dire une obsession. Son portrait de Mère Teresa a nécessité plusieurs années de travail en Inde. Récompensée maintes fois (John Simon Guggenheim Fellowship, World Press Award...), Mary Ellen Mark est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages de photos dont le dernier, A Cry for Help, est publié aux éditions Simon & Schuster. Installée à New York, elle partage la vie du cinéaste Martin Bell.

Bouddhas en or, lingas de cristal, apsaras ‑ danseuses célestes ‑ aux seins nus. Mystérieux art khmer qui s'expose à Paris! Pour la première fois, les trésors d'Angkor prennent domicile au Grand-Palais, jusqu'en avril. A cette occasion, nos reporters au Cambodge ont déchiffré la légende des pierres. Une épopée où défilent rois et poètes, des chercheurs enfiévrés, un Malraux en leggings...

Par Olivier Frébourg.
Photos Mary Ellen Mark.


225I-204-023


225I-214-025


225I-004-012

Pureté des lignes, équilibre : Angkor Vat (1113-1150) constitue pour les specialistes le temple parfait. Tandis que le Bayon (fin du XIIe siècle), avec ses tours géantes aux quatre visages, exprime les convictions bouddhistes du roi Jayavarman VII. Ainsi, quand l’Occident édifiait ses cathédrales, la péninsule indochinoise se couvrait, sous l’Empire khmer, de prodigieux monuments incarnant l’art et la foi.

Bientôt les cigales métalliques vont cesser de chanter. Les cocotiers, les bananiers, les frangipaniers s'élèvent vers un ciel bouleversé, rose et gris, qui a la douceur nacrée des coquillages marins. La terre exhale la chaleur de la journée, l'humidité forme des toiles d'araignée de vapeur. Les cent soixante‑douze visages souriants des quarante‑neuf tours du Bayon ferment les yeux et, dans un même mouvement, accompagnent le soleil couchant.

Qui sont ces visages ? Et ce Bayon, mystère suprême de la civilisation khmère ? Je ne pourrais me résoudre à n’y voir qu'un joyau archéologique, un temple du XIIe siècle représentant Brahma ou Avalokitesvara, un édifice de pierre, muet et aride ou, selon le mot de Paul Claudel, « une espèce de jeu de quilles hagard ou de panier à bouteilles. » Car, à l'aube et à la nuit tombante, sous les premiers rayons de soleil ou de lune, les visages du Bayon s'animent et se mettent a parler le langage de la forêt et des dieux.

Une fois le temple déserté, sur la terrasse supérieure ne restent qu'un enfant au regard triste, torse nu, caressant un chien au poil ras, et une bonzesse au crâne lisse. Ce sont les locataires du Bayon, les mendiants et orgueilleux de la défunte civilisation angkorienne. Dans la perspective d'une galerie apparaît de dos une jeune fille : une danseuse céleste, une apsaras, qui s'efface comme si le grand soir l'avait gommée. Ce ballet se reflète et finit par mourir dans les eaux des douves aussi lisses qu'un miroir cristallin.

A côté du Bayon, une pagode, un bouddha géant et quelques paillotes où somnolent dans les hamacs des enfants qui mâchonnent du mais, et des moines, accroupis, qui fument de grosses cigarettes roulées. A l'ouest, la forêt. Une masse verte, brillante, qui n'a rien d'une jungle, une composition de fougères, de cycas et d'orchidées. A la lisière, deux petits singes pareils à des peluches se disputent un morceau de canne à sucre. Mais où sont les tigres et les grands éléphants qui permettaient autrefois de se promener avec une majesté somnolente dans les mines d'Angkor?

Quand Pierre Loti visita le Bayon en 1901, vieux rêve d'enfant enfin exaucé après un voyage saturé de soleil, il dut se frayer Un chemin à travers les ronces et les lianes ruisselantes. Une chevelure démoniaque de végétation recouvrait le temple. Depuis, les hommes ont sué, dégagé, défriché, restauré. Angkor, combat inlassable entre la pierre et les hommes, les dieux et la nature.

Fallait‑il avoir la foi et l'énergie du désespoir chevillée à l'âme pour s'immerger il y a cent cinquante ans comme l'explorateur Henri Mouhot dans ce royaume ravagé par la malaria. Son récit de voyages publié par Le Tour du Monde ancra à jamais le mythe d'une Atlantide asiatique dans l'imaginaire des Occidentaux et lui valut le brevet contesté de découvreur d'Angkor : « L'esprit se sent écrasé, l'imagination surpassée; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux.. . Qui nous dira le nom de ce Michel‑Ange de l'Orient ? »

Ii faut s'aventurer dans la forêt pour ramasser les poussières de la monumentale civilisation angkorienne qui brilla entre le IXe et le XVe siècle. Le chant des perroquets va bientôt le céder à celui des chauves‑souris :

‑ Les perroquets sont toujours joyeux. Ils n'ont pas à travailler et à penser, me dit mon guide Bunnang Loy, visage saillant et espiègle de pirate sympathique.

‑ A défaut de tigres, y a‑t‑i1 des serpents?

‑ Pas dangereux ! Ils fuient quand ils entendent du bruit.

‑ Et les mines?

- Pas de problème ! Les Khmers rouges n'ont pas piégé les temples. Ils avaient trop peur de la malédiction divine.


225I-110-013
Ci‑contre, ouvriers travaillant sur le chantier de la Terrasse des Eléphants, Angkor Thom.


225I-130-019
Bantéay Srei est situé dans une zone sensible et stratégique. Ce temple reste sous la surveillance de soldats. Joyau du xe siécle, ciselé dans un grès rose trés rare, il avait été élu par André Malraux: en 1923, l'auteur de La Voie royale en découpe a la scie égoine quatre bas reliefs. Son butin, intercepté par les autorités, est rapidement replacé in situ.


225I-100-018


225I-102-016


225I-060-026

La Chaussée des Géants, porte sud d'Angkor Thom. Selon le symbolisme khmer, l'alignement des statues effectue le "Barattement de la Mer de Lait,» qui donnait à la ville l'ambroisie, liquide de la victoire et de la prospérité.



225I-219-031
Angkor Vat, ses douves lisses comme un miroir.

Soudain, une pierre funéraire. Une sorte de petit temple miniature léché par la vigne vierge. Une inscription : « A la mémoire de Jean Commaille. Premier conserva­teur d'Angkor. Tombé a son poste le 30 avril 1916 à l'age de 48 ans.»

Bunnang Loy l'appelle monsieur Commaille comme s'il l'avait connu. Ce Commaille est une légende. En 1898, après la mission d'exploration en Indochine d'Ernest Doudart de Lagrée, est créée l'Ecole française d'Extrême‑Orient. Depuis, le mythe de l'EFEO se confond avec Angkor. Une école qui serait une aventure mêlant baroudeurs et scientifiques. Des spécialistes qui auraient un destin. Peintre, Commaille est un anticonformiste, barbu comme on l'était sous la IIIe République. Il s'installe dans une paillote près du temple d'Angkor Vat. Sa femme joue du piano. La paillote ne résiste pas sous le poids du piano. La femme plie bagages. Seul, Commaille débroussaille, voué a l’art khmer : «Vous connaissez la case affectée an service des ruines, écrit‑il dans son premier rapport en janvier 1908. Les termites en ont fait leur demeure de prédilection, le plancher n'a droit à ce titre que si l'on y met de la complaisance, le soleil y pénètre de tous côtés. Puisque vous avez vu l'état misérable du logement que j'utilise à Angkor Vat, je n'aurai pas besoin d'insister beaucoup sur la nécessité de doter votre représentant d'une habitation convenable et saine.»
 
En 1916, Commaille est attaqué par des bandits de grand chemin. Ils lui volent l'argent destiné aux ouvriers de la conservation et le tuent. Depuis, une route porte son nom. Elle n'est plus guère utilisée que par les Cambodgiens à motocyclette et à vélo. Les touristes empruntent plutôt la grande route qui relie Siem Reap, la ville la plus proche d'Angkor.


225I-009-009
Le temple de Prah Khan et ses colonnes rondes (1191).


225I-074-023


225I-088-020
Moines à la robe couleur safran, touristes, garçonnets en quête de dollars, joueurs de flûte sont les nouveaux visiteurs d’Angkor Vat.


225I-054-032
La proie des racines géantes de fromagers, ficus ou figuiers, le temple de Ta Prohm a volontairement été laissé à « l’état de nature » pour montrer le combat entre la pierre et la végétation.

Avec Bunnang Loy, nous rentrons par ce chemin caillouteux qui nous renvoie à la vie des premiers conservateurs. Ils essayaient de percer la symbolique des temples ‑ plus de deux cents ‑ qui essaimaient dans la région. Ils finirent par comprendre que les temples‑montagnes représentaient le mont Meru, la demeure des dieux, au sommet de l'univers, entouré des douves, image de l'océan. Car la période angkorienne qui s'étend des rois Jayavarman II à Jayavarmaparameçvara marque l'apogée d'une société dotée d'un système d'irrigation dense qui permettait le transport des pierres. Autour de ces ruines, il y avait donc une ville, des rois qui édifiaient des temples à chaque fois plus fastueux.

L'Ecole française d'Extrême‑Orient participa à la connaissance de cette civilisation influencée par l'hindouisme : dans la trinité brahmanique, Shiva était la divinité suprême. A ses côtés, Brahma, le créateur aux quatre visages, et Vishnou, le protecteur qui chevauchait le Garuda, l'oiseau divin au corps humain. Mais l'Ecole française d'Extrême‑Orient est presque une histoire dans l'Histoire. Une épopée au coeur des pierres.

A Commaille succéda Henri Marchal qui se coula dans la civilisation cambodgienne au point d'être sacré «roi de la forêt». Georges Trouvé, l’un des plus brillants chercheurs, se suicida en 1935 après le depart de sa femme. Architectes, archéologues, historiens, les membres de l'EFEO sont l'armée des ombres de la forêt d'Angkor. Mais, après la décolonisation, l'indépendance, la guerre, l'occupation des Khmers rouges, qu'est devenue 1'EFEO ? Nous le saurons demain. Il fait déjà nuit. Allons manger du poisson amok ‑ le poisson qui rend fou ‑ et des tiges de nénuphars en lisant les romans qui évoquent les hommes de 1'EFEO. Dans Le Roi lépreux, Pierre Benoit parle de « petits esprits si rancuniers » et Malraux en fait des fonctionnaires grisâtres. Ils avaient porté plainte contre lui dans l'affaire du vol des statues de Bantéay Srei. Selon eux, l'auteur de La Voie royale n'était qu'un illuminé, un postsurréaliste, tout juste bon à découper des lunes en papier.

Au XIIe siècle, plus de cent mille habitants vivaient à Angkor Thom, sans doute alors la capitale la plus peuplée du monde. Contrairement à d'autres civilisations, les sources écrites sont rares. Les bas‑reliefs de temples facilitent la compréhension des guerres contre les Chams et ii subsiste un document signé d'un Chinois, Tcheou Ta‑Kouan, qui séjourna a Angkor en 1296 et 1297. La relation de son voyage est une description des moeurs et des coutumes.


225I-112-017


225I-030-020


225I-072-035


225I-070-011

Archéologues, historiens, architectes : l’antenne cambodgienne d’Extrême-Orient a été fondée sous le nom de Mission archéologique en Indochine par un arrêté gouvernemental de 1898. L’histoire de l’EFEO au Cambodge se raconte comme une épopée. Christophe Pottier, Pascal Royère et Jean-Francois Blusseau se veulent désormais pragmatiques à Siem Reap.

Le pays, raconte Tcheou Ta‑Kouan, est pourvu de fonctionnaires, de ministres, d'astronomes qui rédigent les documents officiels sur de la peau de cerf ou de daim. Les femmes des maisons nobles sont « blanches comme le jade parce qu'elles ne voient pas les rayons du soleil. En général, les femmes, comme les hommes, ne portent qu'un morceau d'étoffe qui leur ceint les reins, laissent découverte leur poitrine d'une blancheur de lait, se font un chignon et vont nu‑pieds. » Elles forment la garde rapprochée du roi et tiennent en mains lance et bouclier. Tous les habitants pratiquent « le culte du Buddha ». La nuit, le roi couche dans la Tour d'Or, à l'intérieur du palais. « Tous les indigènes prétendent que dans la tour il y a un génie qui est un serpent à neuf têtes, maître du sol et de tout le royaume. Ce génie apparaît tontes les nuits sous la forme d'une femme. C'est avec lui que le souverain couche d'abord et s'unit. Même les épouses du roi n'oseraient entrer. Le roi sort à la deuxième veille et peut alors dormir avec ses épouses et ses concubines. Si une nuit le génie n'apparaît pas, c'est que le moment de la mort du roi barbare est venu. Si le roi barbare manque une seule unit à venir, il arrive sûrement un malheur. »

Au matin, nous allous voir les mines de ce palais royal et la jeune garde de l'EFEO, la relève. Anjourd'hni, l'EFEO n'a plus le monopole de la restauration d'Angkor placée sous la responsabilité du ministre de la Culture cambodgien. Les Américains, les Japonais, les Singapouriens participent à des chantiers. La France s'occupe particulièrement de certains monuments : terrasses des Eléphants, du Roi lépreux et temple du Baphuon.

Ils sont trois. Deux architectes et un chef de travaux. Ils ont trente ans. Christophe Pottier, Pascal Royère, Jean‑François Blusseau. Devrait‑on dire nos trois mousquetaires ? Ils ne prétendent pas avoir l'exclusivité du panache de l'EFEO. Ils se veulent modestes, maillons d'une tradition qui relie Paris au Cambodge en passant par la Thailande, la Birmanie, le Japon.

Quand il répare unc grue, on devine dans le regard de Jean‑François Blusseau le goût de l'aventure, la conciliation de l'exotisme et du pragmatisme. Muni d'un diplôme de genie civil, il s'est embarqué pour l'ailleurs avant qn'il ne soit trop tard, avant que les habitudes et le confort ne tuent un homme. Il est vif, précis.

Ancien élève de l'ecole d'architecture de Nantes, Christophe Pottier a un visage taillé à la serpe, un catogan et un talkie-walkie qui ne le quitte jamais. Son intérêt pour la civilisation khmère est né après des missions en Inde du Sud et en Birmanie. II a achevé la restauration dc la Terrasse du Roi lépreux degagée en 1911 par Jean Commaille et à laquelle travaillèrent Henri Marchal et Bernard Pierre Groslier.

La technique employée : l'anastylose. Un procédé simple enseigné aux Français, en 1929, par le docteur van Stein‑Callenfels, directeur du service archéologique des Indes néerlandaises. Au lieu de consolider le monument, il est démonté entièrement puis reconstruit sur une paroi solide et étanche. Travail plus long mais aussi conjuration contre l'érosion du temps. Autour de chaque chantier existe un champ de dépose où sont classées et numérotées les pierres.

Ii n'y a pas un héros pour chaque édifice, un restaurateur officiel mais toute une lignée qui se transmet le flambeau de génération en génération. Ainsi, ces trois jeunes gens ont‑ils un maître, une figure tutélaire qui a initié bon nombre de projets a Angkor : Jacques Dumarçay. Pascal Royère, architecte à l'accent du Sud‑Ouest, se réfère sans cesse a lui. Ces jeunes gens scrupuleux se veulent les humbles serviteurs de la grande cause khmère et soulignent le rôle des ouvriers et des archéologues cambodgiens qui travaillent à leurs côtés.


225I-076-033
On accède à Angkor Vat par une chaussée dallée. Le temple, orné de cinq tours, s’élève jusqu'à soixante-cinq mètres de hauteur, figurant une montagne, symbole du caractère sacré des rois khmers tenus en leur temps pour des dieux.


225I-225-36A


225I-163-001
Bruno Bruguier, historien.


225I-236-036
Olivier de Bernon, paléographiste et son inséparable gibbon, Lolita.


225I-002-009


225I-067-003

La conservation d’Angkor Vat. Quelques 4000 statues sont entreposées dans cet émouvant musée à ciel ouvert, fief secret de l’art khmer. Des chercheurs de toutes origines y travaillent, sous la tutelle du ministère de la Culture du Cambodge.

Christophe Pottier m'a emmené visiter le Palais royal, Pascal Royère m'a fait escalader jusqu'au vertige le temple du Baphuon, l'un des plus vastes monuments du parc d'Angkor. Leurs explications, sous les frondaisons de la forêt, font revivre les peuples et les rois. On imagine les femmes prenant leurs bains dans les grandes piscines, le monarque sur son palanquin donnant audience alors que s'élève la musique des conques. On voit les prêtres protégés par leurs parasols apportant des offrandes de viande et de poisson aux bouddhas en or, les livres sacrés dans les bibliothèques du temple. On rêve aux grandes processions, aux gestes nobles et sacrés mais aussi profanes, aux petits faits quotidiens. On s'interroge sur le linga, l'idole phallique présente dans tous les sanctuaires et on se demande si c'est encore loin le nirvana, l'anéantissement final, l'objectif ultime de tout bouddhiste.

Songe asiatique sous la mousson, rêve de pierres et de dieux, jeu de miroirs avec la mort et la lumière, Angkor invite au dénuement. On aimerait y rester, prendre son temps, faire parler les pierres en sachant que l'homme ne percera jamais complètement le mystère.

Les trois Français ne se comparent pas aux pionniers de l'EFEO. « Le mythe de l'aventure, c'est fini, dit Pascal Royère. Ca ne tient pas plus de cinq minutes. Nous ne risquons plus rien. Nous sommes des chercheurs, des restaurateurs.» Aujourd'hui, ils vivent dans des maisons confortables, commencent leur journée à 7 heures sur les chantiers, disposent de camionnettes et de motocyclettes japonaises, poursuivent leurs recherches, gèrent des budgets, dependent des subventions de l'Etat français. Même à Angkor, l'argent est le nerf des dieux.

A Pascal Royère et Christophe Pottier, je parle de Malraux, fort à la mode en France. Que pensent‑ils de son vol de statues ? Une histoire ancienne qui ne les intéresse pas. Ils la regardent avec recul, ironie, avouent que Malraux, ministre, a fait beaucoup pour le statut de l'EFEO. Mais le Malraux a la mèche noire et au regard brûlant qui prétendait devenir millionnaire. Le Malraux en leggings qui maniait la declaration d'amour et la scie égoine pour découper les statues de Bantéay Srei, la citadelle des femmes. On ne vient pas au Cambodge sans penser à lui. Sans poursuivre un mythe aventureux. Oü est‑ce Bantéay Srei ? Comment y aller?

Hors des circuits balisés, les autorités exigent la présence d'une escorte payée en dollars : l'année dernière une touriste américaine a été tuée par des bandits de la route. Frisson. Sur le chemin de Bantéay Srei, risque‑t‑on sa vie? Accompagnés de deux jeunes policiers débonnaires, fusils AK 42 en main, nous empruntons la grande route de latérite sur laquelle se promènent enfants, cochons et vaches. Un pont en bois, un checkpoint. Jamais je n'ai autant senti l'Asie que sur cette route détrempée, orange comme de la terre battue, bordée de cocotiers, de palmiers et de rizières où s'ébrouent les buffles. A l'époque de Malraux, cette route sûre et sans chausse‑trape n'existait pas. Avec Clara et ses coolies, il avait dû avancer à coups de machette.

Bantéay Srei, c'est un solitaire en grès rose de la fin du Xe siècle qui se révèle d'un coup. Les historiens disent de lui qu'il est le « bijou précieux », « le joyau de l'art khmer », un « caprice » ciselé qui annoncerait la Renaissance en Europe. Parfois, ses figurines aériennes et gracieuses semblent aussi légères que de la dentelle. Je retrouve l'une des devatâs, divinités féminines aux seins ronds, que Malraux enleva avant son arrestation a Phnom Penh. Je me laisse envoûter par son regard à l'idée que l'aventurier fumeur d'opium l'a sans doute longuement caressée.


225I-150-057

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons près de l'îlot de Néak Pean. Un plan d'eau d'où s'élève un lotus : la représentation du lac himalayen Anavatapta réputé pour les valeurs curatives de ses eaux et qui donne naissance aux quatre grands fleuves de la terre. Moment parfait et recueilli devant ce miroir qui doit nous laver des péchés du monde.

L'après‑midi, visite de la conservation d'Angkor. Le Fort Knox de l’art khmer qui se trouve sur la paisible rive droite de Siem Reap. Ici ont vécu, autrefois, des générations de chercheurs de l'EFEO. Les Cambodgiens y entreposent toutes les statues et pièces qui ne peuvent rester in situ dans les temples. Les pirates des pierres sont encore plus terribles que ceux du détroit de Malacca. Les touristes ne peuvent visiter la conservation et ses désuètes bâtisses coloniales.

Grâce à une autorisation officielle, nous traversons des allées où sont alignés des lions de pierre et des géants décapités, franchissons les barbelés qui protègent le dépôt principal, un hangar sans lumière, renforcé par des sacs de sable, qui devrait bientôt être restauré. Quatre mille statues! En bois ou en grès. Indra sur son éléphant, Vishnou, un corps de bossu ou un ascète accroupi. Dans un autre bâtiment, j'ai vu de magnifiques bouddhas en or et des tortues de plomb, symbole de stabilité, autrefois déposées dans les fossés de soubassement. Mais les plus belles pièces de l’art khmer sont visibles au Musée national de Phnom Penh qui avait tant ébloui André et Clara Malraux. On nous avait dit : « Si vous allez a Phnom Penh, allez au Musée national et rencontrez Olivier de Bernon, membre del'EFEO, responsable du Fonds pour l'édition des manuscrits du Cambodge (FEMC).

Visite à Olivier de Bernon, premier chercheur de l'EFEO de retour au Cambodge depuis 1991. Ses bureaux aux murs ocre, situés entre la pagode d'argent et le Palais royal, abritent des manuscrits en feuilles de latanier. Ancien officier de marine, philosophe de formation, Olivier de Bernon, trente-neuf ans, a une dégaine mercenaire adoucie par les manières de la vieille France. Romanesque, il s'attache à récolter, à restaurer et à déchiffrer la littérature religieuse et profane. Ce paléographiste qui forme aussi des chercheurs cambodgiens séjourne souvent dans les monastères bouddhistes. Pour lui, 1'EFEO est « un label », un passeport d'accès aux lieux les plus reculés. Son travail placé sous le haut patronage royal n'est guère facilité par les cicatrices de la guerre et du régime des Khmers rouges : 95 % du patrimoine a été détruit.

Olivier de Bernon n'est pas le seul membre de 1'EFEO en poste à Phnom Penh. Il travaille aux côtés de Bruno Bruguier, historien, qui s'attache à dresser une carte archéologique du site angkorien. A quarante‑quatre ans, cet ancien menuisier qui s'est lancé dans l'histoire sur le tard après des voyages en Inde, au Népal et au Japon, enseigne à la faculté d'archéologie de Phnom Penh et coordonne la mission de l'EFEO au Cambodge. Ses travaux visent à mieux comprendre l'espace historique, le réseau d'irrigation et de navigation. Renouant avec la tradition des pionniers de l'EFEO, il vient de découvrir un temple abrité par une grotte, au sud du pays.

J'avais rendez‑vous avec Bruno Bruguier au musée national des Beaux‑Arts, étonnante bâtisse rouge des années 20 qui s'organise autour de la statue du Roi lépreux d'Angkor Thom. C'est l'ébullition ! Des ministres, des diplomates, des conservateurs se rencontrent autour de caisses en bois a destination de Paris et ensuite de Washington, Tokyo et Osaka. Pour la première fois, des statues de Bouddha, de Vishnou, de féminités à bras multiples en bois, en grès, en bronze, des lingas en argent et cristal de roche, des stèles et des bas-reliefs quittent le Cambodge le temps d'une exposition.

Les chefs‑d'oeuvre de l’art khmer s'animeront et inviteront les visiteurs au songe d'Angkor. Le soir, ils emmèneront ces nouveaux pèlerins rêver devant le temple funéraire d'Angkor Vat, cette vile qui est un temple, et dont la solennité s'éclaircit dans la lumière rosée et mauve des immenses douves. Aux côtés des moines et des danseuses du ballet royal, ils monteront au sommet des tours pareilles à des tiares et s'abîmeront dans le coucher de soleil qui sème de la poussière d'or sur les bouddhas, les pagodes et le vert paysage.

OLIVIER FREBOURG

GUIDE PRATIQUE

FORMALITES. Visa indispensable pour l'entrée au Cambodge. Le mieux est de le demander à l'arrivée à l'aéroport international de Phnom Penh. Prix : 20 $. Prévoir deux photos d'identité.

AUCUN VACCIN OBLIGATOIRE. Mais ii est recommandé de se faire vacciner contre la fièvre jaune et les hépatites A et B. Traitement antipaludéen indispensable.

POUR Y ALLER. Thai Airways International inaugure cet hiver un vol quotidien Paris‑Bangkok sans escale. Correspondance avec Phnom Penh le jour même (2 vols par jour). Aller‑retour Paris-Phnom Penh a partir de 5600F (jusqu'au 31 mars 1997). Supplément de 300 F le samedi. Tel.01.44.20.70.80.

Asia, spécialiste du voyage individuel en Asie, dispose d'un bureau au Cambodge dirigé par un Français. Pour découvrir Phnom Penh et Angkor, trois itinéraires individuels avec voiture particulière, chauffeur et guide. 3 jours‑2 nuits : 4 730 F par personne sur la base de deux personnes. 4 jours‑3 nuits : 5 165 F par personne. 5 jours‑4 nuits : 6 280 F par personne. Asia propose aussi des voyages à la carte. Ces itinéraires se combinent avec des vols Paris‑Bangkok‑Phnom Penh aller-retour sur Thai Airways International.

HEBERGEMENT ET RESTAURANTS


A PHNOM PENH au Sofitel Cambodiana. La meilleure adresse en ville. Hôtel de grande classe internationale. Vue sur le Mekong. Piscine et tennis. Deux très bons restaurants, l’un international et l'autre asiatique.

A SIEM REAP, la vile la plus proche d'Angkor. Grand Hôtel d'Ang­kor. Construit au debut du siècle par un Français, ii est en cours de réfection. Un cachet et un charme inégalables. Hotel Bantéay Srei. Chambres confortables. Bon restaurant. Télévision et bar dans les chambres. Restaurant de l'Angkor Village. Le meilleur de la ville. Un décor tout en bois, un accueil chaleureux, une cuisine locale très raffinée. Excellent rapport qualité‑prix.

Nombreuses chambres d'hôtes. Asia, dans toutes les agences de voyage, et Asia Paris. 1, rue Dante, 75005. Tel.01.44.41.50.10.

A LIRE

Voyages dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos, de Henri Mouhot (Olizane).

Un pèlerin d'Angkor, de Pierre Loti. Dans Indochine, un rêve d'Asie. Edition présentée par Alain Quella‑Villéger (Omnibus).

Les Monuments du groupe d'Angkor, de Maurice Glaize (Maisonneuve).

Des dieux, des mis et des hommes : Bas‑reliefs d'Angkor Vat et du Bayon, d'Albert Le Bonheur (Olizane).

Angkor, la forêt de pierre, de Bruno Dagens (Découvertes Gallimard).

Les Khmers, de Solange Thierrey (editions Kailash).

Birmanie‑Laos‑Cambodge. Le Guide du routard (Hachette).

Cambodge. Edition française. Guide Lonely Planet.

La Voie Royale, d'André Malraux (Grasset, réédité en Livre de Poche).

END