VSD
LA CHÂTREUSE DE CHARME
Novembre 1993
PHILIPPE ROMON


219Q-003-005
(Cropped)
Lorena Bobbitt, 24 ans. Née en Equateur, elle a grandi au Vénézuela. Elle rêvait d’une Amérique de contes de fées.

FAITS, CHIFFRES ET PIECES A CONVICTION

TAILLE DU COUTEAU : 24,5 cm.
DISTANCE ENTRE LA BASE DU PENIS ET L’INCISION DE MME BOBBITT : 2 cm.
DISTANCE PARCOURUE PAR MME BOBBITT EN VOITURE, LE PENIS DE SON MARI A LA MAIN : ENVIRON 800 METRES.
DUREE DE LA SEPARATION ENTRE M. BOBBITT ET SON PENIS : DIX HEURES.
DUREE DE L'OPERATION : NEUF HEURES
DUREE DU PROCES DE M. BOBBITT : TROIS JOURS.
DUREE DE LA DELIBERATION DU JURY :QUATRE HEURES.
DUREE DU MARIAGE : QUATRE ANS.
DUREE DE LA GUERISON TOTALE : INCERTAINE.
TAILLE DU PENIS : NON COMMUNIQUEE.

En juin dewier. Lorena Bobbitt, manucure en Virginie, tranche d'un coup de couteau le pénis de son mari, John Wayne Bobbitt, qu'elle accusait d'agressions sexuelles. Elle risque vingt ans de prison et son procès s'ouvre à la fin du mois. Mais pour les féministes pures et dures, Lorena est d'ores et déjà une héroine de la guerre des sexes. Quant à l'époux, acquitté lors d'un premier procès, il a retrouve ses « capacités ». En partie...

Lorsque John Wayne Bobbitt est arrivé aux urgences de l'hôpital de Manassas, en Virginie, il serrait ses mains entre ses jambes. Ses mains étaient couvertes de sang. La douleur le pliait en deux. « Tentative de suicide ? » lui demande le médecin de service en s'emparant de ses poignets. « Connard ! lui réplique Bobbitt. C'est certainement pas aux poignets que je suis coupé ! »

En effet. Le médecin découvre, « à l'emplacement où, normalement, se trouve le pénis, une sorte de bouillie rouge. Il y avait des testicules, mais plus de pénis »!

Le pénis était dans le pré. Le pré du côté de Pine Street, où John Wayne Bobbitt et sa femme, l'adorable Lorena, avaient un petit deux pièces. Cette nuit‑là, le 23 juin dernier, vers 3 heures du matin, Lorena Bobbitt s'était emparée d'un couteau de cuisine de 15 centimètres de long et, d'un geste bien ajusté, elle avait tranché la verge de son mari. Puis elle a quitté l'appartement, pénis et couteau toujours à la main. Elle a pris la voiture. En roulant, elle s'est aperçue qu'elle tenait un objet mou et sanguinolent à la main. Elle a poussé un cri et l'a jeté par la fenêtre. C'est un pompier qui trouvera le pénis dans le. pré, plusieurs heures plus tard. Délicatement glissé dans un sachet plastique, l'attribut viril sera porté à l'hôpital où deux médecins, l'urologue James Sehn et le chirurgien esthétique David Berman, parviendront au terme de neuf heures d'opération à recoudre l'organe sur la victime.

L'affaire connaît aux Etats‑Unis un retentissement considérable. Son aspect symbolique lui donne même une portée universelle, alimentant une guerre des sexes déjà féroce. En plus des centaines de badauds et de journalistes, la petite ville de Manassas, dans une banlieue pastorale de Washington, est quotidiennement prise d'assaut par des féministes extrémistes venues soutenir leur nouvelle héroïne. Lorsqu'elles font avec les doigts le signe de la victoire, c'est en les agitant comme des ciseaux « Elle aurait dû le foutre à la poubelle, son truc ! affirme une porte‑parole du groupe WWM (Women Without Men). De toute façon, les mecs, aujourd'hui, ils ne servent plus à rien ! » Un article du New York Post relevait d'ailleurs combien il était « facile de trancher un pénis. En fin de compte, c'est très vulnérable, ces petites choses ». A travers tous le pays les humoristes évoquent ces hommes « qui désormais ont la prudence de dormir sur le ventre », et le président Clinton lui‑même s'est fendu d'une plaisanterie douteuse en demandant à Hillary si l'opération chirurgicale allait être couverte par la nouvelle « Sécu » mise en place par sa femme.

Accusé de viol marital par son épouse, John W. Bobbitt a été acquitté fautes de preuves suffisantes lors d'un premier procès, au début de novembre. Mais à la fin du mois, c'est Lorena qui se retrouvera au banc des accusés, où elle répondra de son acte castrateur. Elle risque vingt années de prison.

Leur histoire est celle d'une illusion qui se voulait être un rêve, mais qui n'a jamais été qu'un cauchemar. Née en Equateur, Lorena a grandi à Caracas, au Venezuéla. Ses parents appartiennent à la classe moyenne pauvre ‑ son père est technicien dentaire. Pour le quinzième anniversaire de Lorena, ils offrent à leur fille un voyage aux Etats‑Unis, chez un cousin qui habite du côté de Washington. Lorena en reviendra enchantée comme une Cendrillon de Disneyland, marquée du rêve américain des années cinquante « shopping malls », fast‑foods et petites maisons coquettes avec carré de pelouse verte.

Peut‑être rêvait‑elle aussi du prince charmant ? Elle le rencontrera quelques années plus tard dans un bar fréquenté par les marines de Virginie, où Lorena travaille comme manucure à 1 500 dollars par mois.

L'homme qui lui propose une danse a plutôt fière allure dans son uniforme bleu du Marines Corps. « Pour Lorena, c'était Tom Cruise », explique dans le magazine Vanity Fair Janna Bisutti, propriétaire du salon de manucure et protectrice de la Vénézuélienne. Janna le trouve grossier. Mais Lorena se laisse séduire. Le mariage a lieu en juin 1989 ; en guise de voyage de noces, les jeunes époux se paient un petit déjeuner dans un fast‑food.

Ils ont fait l'amour ensemble pour la première fois une semaine auparavant. « Dans les films, je voyais les gens s'embrasser, se, caresser. Je croyais que c'était ça, faire l'amour. Mais pas avec John. On aurait dit que ça l'excitait de me brutaliser », raconte Lorena dans l’'article que lui consacre Vanity Fair. A 24 ans, elle est aussi naïve qu'elle en a l'air. Moues enfantines, corps d'adolescente à peine pubère, c'est sa fragilité qui la rend si séduisante. Mais la descente aux enfers pour la petite vierge de Caracas a commencé.

John Wayne se met à boire, ce qui lui vaut d'être rapidement exclu des marines. Il se montre de plus en plus brutal à l'égard de sa jeune épouse. Un soir, une dispute particulièrement violente éclate à propos de l'arbre de Noël. Lorena en aime­rait un en plastique, pour ne pas salir. Les cris et les coups attirent l'attention du gardien de l'immeuble : « Casse‑toi ducon, c'est juste une petite explication entre époux ! » beugle John Wayne Bobbitt. Il est grande gueule et dragueur. Les voisins ne l'aiment pas beaucoup.

Lorena tombe enceinte. Son mari la contraint à avorter. La police intervient après une nouvelle dispute. Une procédure de divorce est finalement engagée. Mais Lorena a peur de quitter son mari : « Il me disait que jamais je ne trouverai un autre homme que lui. »

C'est lui qui partira en fin de compte. Mais au bout d'un an passé dans sa famille, près des chutes du Niagara, John Wayne revient. Il demande pardon. Lorena le reprend chez elle. Mais les disputes recommencent. Lorena porte plainte pour tentative d'étranglement. John accuse sa femme de l'avoir frappé dans le bas‑ventre. Les poursuites sont abandonnées.

Et puis, ce soir du 23 juin, John Wayne s'est à nouveau jeté sur sa femme. Viol ou rapport consenti? Le tribunal devra trancher. Lorena, elle, n'a pas attendu. Quand elle se réveille dans la nuit, son mari ronfle à ses côtés. « Je me suis levée pour boire un verre d'eau dans la cuisine, t c'est là que j'ai vu le couteau. Je n'ai pensé à rien de particulier. J'ai levé le drap et j'ai coupé. »

Selon les urologues américains, John Wayne Bobbitt, qui a pu uriner normalement un mois après l'intervention chirurgicale, pourrait retrouver toutes ses facultés sexuelles dans une période de six mois à deux ans. « Son niveau de testosté­rone est normal, et il a déjà des érections réflexes, a indiqué un spé­cialiste. Le reste, c'est dans la tête. » Deux jours après son intervention, John Wayne a été surpris en train de flirter avec une infirmière : « J'en avais une de 25 centimètres, ma femme l'a réduite à 23, ah ! ah ! ah ! » Pour le pompier qui lui a " sauvé la vie », cependant, l'objet trouvé dans le pré « ne semblait pas présenter de telles dimensions, loin de là » ! Jusqu'au jour du procès, Lorena a, quant à elle, continué à se rendre au salon de manucure, où l'on a toujours besoin de ses petits doigts experts.

END